keyboard_arrow_left Retour
Petites chroniques de l'Amérique profonde (4)

Opioïdes
«Putain, on meurt!»

7 0'000 morts. C’est le nombre d’Américains qui, cette année, succomberont à une overdose mortelle d’opioïdes. OxyContin, Vicodin, Percodan, Percocet, Fentanyl, Carefentanil, Hydrocodone, morphine et compagnie, des anti-douleurs qui rendent dépendants et qui font plus de victimes que les accidents de la route ou les armes à feu. Face à ce carnage, le gouvernement américain semble désemparé et lent à réagir. Ne représentant que 4% de la population mondiale, les Etats-Unis consomment 80 % de la production mondiale d’opioïdes.

Daniels (Virginie Occidentale, 1'880 habitants).

La Coal Country Clinic du Dr Michael Kostenko a connu de meilleurs jours. Lui aussi d’ailleurs, puisqu’à fin août, il  a été condamné à une peine de 20 ans de prison. Son crime: une distribution fort généreuse (plus de 400'000 en deux ans) de pilules d’OxyContin, un puissant anti-douleur et chouchou de nombreux accros aux opioïdes. En une seule journée, il avait rédigé 375 ordonnances, pour 22'000 pilules, dans la plupart des cas, sans voir ses «patients». Une journée qui lui avait rapporté 20'000 dollars cash.

Dr. Michael Kostenko, responsable de la Coal
Country Clinic. © DR


Kermit (Virginie Occidentale, 392 habitants).

A elle seule, une des deux pharmacies du village a vendu 9 millions de pilules d’Oxy en deux ans... Il n’est donc pas étonnant que cet État, dont la population est sensiblement la même que celle de la Suisse romande (1,9 million d’habitants) a enregistré 850 décès dus aux surdoses l’année passée. Un (triste) record national.

Souffrance et dépendance

Pourquoi la Virginie Occidentale? Selon le professeur Richard Frank, sous-secrétaire à la Santé du gouvernement Obama: «Il s’agit d’un Etat pauvre, dans lequel la plupart des emplois étaient physiquement éreintant et les salaires bas, notamment dans les mines de charbon et l’industrie du bois. Souffrant souvent de mal de dos notamment, nombre de travailleurs prenaient des anti-douleur, sans toujours se rendre compte qu’ils en devenaient dépendants.»

Le Fentanyl, un opioïde de synthèse, 50 à 100 fois plus puissant que la morphine. © DR

Il poursuit: «Suite à de nombreuses fermetures d’entreprises, ils ont été nombreux à se retrouver au chômage. Sans assurance maladie, mais devenus accros, ils ont dû trouver de quoi satisfaire leurs besoins et ce fut la début de l’épidémie. Qui d’ailleurs empire avec l’arrivée d’héroïne bon marché du Mexique, mélangée à du Fentanyl venant essentiellement de Chine. Et comme plus de 20% des ménages vivent en-dessous du seuil de pauvreté (24'250 dollars/an pour une famille de 4 personnes, ndlr) et qu’un quart des jeunes gens entre 18 et 24 ans est sans emploi, la situation est explosive».

Valium, Xanax, OxyContin et Cie

Purdue Pharma, le principal producteur d’OxyContin, le plus populaire des opioïdes anti-douleur, était une petite entreprise, lorsqu’elle fut rachetée par la famille Sackler dont un des frères, Arthur, avait acquis une célébrité en faisant du Valium le premier médicament à dépasser 100 millions de dollars de chiffre d’affaires.

C’est en 1996 que Purdue a lancé l’OxyContin, dont la publicité affirmait qu’il n’entraînait qu’un très faible risque d’addiction. Très prisé dans le domaine des soins palliatifs et aussi comme anti-douleur suite à des interventions chirurgicales, ce médicament est vite devenu très populaire et facilement prescrit également pour des douleurs de moindre importance.

Soutenues par des campagnes de marketing agressives auprès de médecins et pharmaciens, des invitations à des congrès dans des lieux exotiques et un système de bonus très généreux, les ventes ont rapidement explosé et en l’espace des 20 ans écoulés, le chiffre d’affaires de l’Oxy a dépassé le cap des 35 milliards de dollars.

Mais, contrairement à ce que Purdue affirmait, le risque d’addiction est énorme, comme c’est le cas d’ailleurs avec tous les opioïdes. Ainsi, par exemple, dans la ville de Huntington (50'000 habitants), 25 % de la population est devenue dépendante et un bébé sur quatre doit être sevré à la naissance.

Le succès spectaculaire d'Oxycontin a généré près de 35 milliards de chiffre d’affaires au cours des
deux dernières décennies et fait des Sackler l'une des familles les plus riches du pays. © DR

Prison ou désintoxication

Chelsea Carter, qui habite à Logan (1'700 habitants) a commencé à se droguer à l’âge de 9 ans: un petit joint de temps en temps puis, vers l’âge de 12 ans, elle a passé aux choses sérieuses: champignons et héroïne. Elle avait 15 ans lorsque sa meilleure amie est morte. «C’est alors que je me suis mis à prendre de l’OxyContin: plus de douleurs, plus d’émotions. C’était juste super!», explique t-elle.

« Il y a huit ans, j’ai été arrêtée et emprisonnée, risquant 20 ans pour trafic de drogue, vols et agressions. Mon seul moyen alors de me payer mon hero, qui coûtait environ 75 dollars à l’époque. Mais j’ai eu de la chance. Le juge m’a proposé un choix: prison ou désintoxication.»

«Cela n’a pas été sans mal, mais je m’en suis sortie. J’ai  ensuite obtenu un diplôme en psychologie et j’ai été pardonnée par le gouverneur de l’état en 2016. Depuis, je suis thérapeute et ce n’est pas le travail qui manque», ajoute-t-elle.

Chelsea Carter a commencé à se droguer très jeune. Après une cure de désintoxication, elle a obtenu un diplôme en psychologie et est devenue thérapeute. © DR


Depuis quelques mois, les médecins n’ont plus le droit d’établir des ordonnances renouvelables pour plus de 10 jours d’opioïdes. Et donc, nombre de dépendants se fournissent dans la rue, où l’on trouve facilement et à bon compte des contrefaçons, voire de l’héroïne mélangée avec du Fentanyl, un opioïde de synthèse, 50 à 100 fois plus puissant que la morphine. Ces mélanges sont une des principale cause de décès par overdose, car les consommateurs ignorent ce que contient le mélange et ignorent aussi que l’équivalent de 3 grains de sel de Fentanyl constitue une dose mortelle. «Chaque personne sauvée est une réjouissance», poursuit Chelsea, précisant que pour le moment, «il y a encore plus de nouveaux cas que de guérison, mais je ne désespère pas».

Un flic pas comme les autres

Michael Zohab est un solide gaillard. Ses grands parents, d’origine libanaise, se sont installés à Richmond, en Virginie, au début du siècle dernier. Il y a 28 ans, Michael a quitté son job de barman pour devenir policier. Devenu capitaine de police, commandant (notamment) de la brigade des stupéfiants, il connait la rue comme sa poche et y a passé plus de nuits qu’il n’en peut compter. Il vient de quitter ses fonctions pour se consacrer entièrement à une fondation qu’il a crée il y a une année, la Virginia Recovery Foundation.

Nous sommes attablés dans un sympathique bistrot de ce qui fut le quartier «chaud» de Richmond. «Tu te rends compte, me dit-il, quand je dirigeais la brigade criminelle, il nous est arrivé d’avoir à traiter jusqu’à cinq homicides en une nuit! Des guerres de gang liés à la drogue. C’est énorme pour une ville de 250'000 habitants! Richmond était alors sans conteste la capitale du crime.»

«Il y a huit ans, j’ai eu une sorte de révélation. Le nombre de personnes accros aux opioïdes – et la criminalité qui en découlait – ne cessait d’augmenter et je me suis dit que cela ne pouvait pas continuer ainsi. Il fallait que la police jette un regard nouveau sur cette épidémie. Les gens mourraient et nous n’en faisions pas assez pour que cela cesse».

Il aura fallu bien du temps et bien de la patience, mais Michael est arrivé à convaincre sa hiérarchie et une majeure partie des 850 policiers de Richmond qu’il fallait voir les drogués et accros comme des malades et non comme des criminels. «L’addiction est une maladie, pas un choix».

Michael Zohab, capitaine de police et fondateur de la Virginia Recovery Foundation montre
que 5 grains de Fentanyl, de la taille de cinq grains de sel, peuvent tuer trois personnes. © Michael Wyler

A l’époque, ces malades devaient attendre près de trois mois pour une prise en charge médicalisée, tant la demande était grande. «Depuis le 28 décembre 2016, toute personne victime d’une overdose non mortelle peut être prise en charge immédiatement, si elle en manifeste la volonté.» Et cela, grâce à la fondation que Michael a créée et qui est animée par des volontaires. «Les policiers jouent le jeu, précise t-il. Ils savent très bien qu’une arrestation et la prise en charge par les tribunaux coûte en moyenne 7500 dollars par personne et qu’une fois désigné comme "criminel", le malade ne s’en sort plus, alors qu’un traitement de désintoxication est bien moins coûteux et permet à la personne qui s’en sort de retrouver du travail. De plus, comme je ne fonctionne qu’avec des dons, cela ne coûte rien aux contribuables!»

«Au moins un décès chaque semaine parmi des gens que je connais»

«Faire évoluer la culture de la police n’a pas été de la tarte, dit Michael, mais on y arrive petit à petit. Ma tâche la plus lourde? C’est la prévention. Informer les parents afin qu’ils reconnaissent les premiers signes de problèmes chez leurs enfants, leur expliquer quoi faire. Informer les jeunes gens, pour éviter qu’ils ne partent dans ces opioïdes tellement à la mode. Cela dit, sauver ne serait-ce qu’une personne, c’est déjà une victoire».

Un avis largement partagé par Honesty Liller 36 ans, directrice de la Fondation McShin de Richmond. Assise à son bureau, un vrai capharnaüm, elle raconte: «J’ai commencé à prendre de l’acide et de l’alcool quand j’avais douze ans. Quand j’en ai eu 14, mon père a été opéré du genou et je lui ai piqué des oxy que son médecin lui avait prescrit. Puis j’ai passé aux champignons et à la cocaïne. A 17 ans, héroïne. J’en ai pas raté un, Fentanyl inclus. Le Fentanyl? C’est le plus cinglé de tout, surtout mélangé à l’héro. Avec ça, t’es toujours limite. Soit t’en prends pas assez pour un super trip, soit tu en prends trop et c’est l’overdose.»

«A 18 ans j’étais enceinte et lors d’une soirée, j’ai fais une overdose. Personne ne voulait appeler la police par risque d’être arrêté. J’ai juste eu la force de téléphoner à une amie et de lui dire: "putain, je meurs!" Dans l’ambulance, j’ai reçu du Naloxone et suis lentement revenue à la normale. Mais bon, quelques jours après, je m’y suis remise.»


Honesty Liller est «clean» depuis treize ans. Elle est directrice de la Fondation McShin de Richmond. © Michael Wyler

«Quand j’ai accouché, ma fille a dû passer deux semaines en détox et moi, je m’en suis fait 28 jours, condition pour que je puisse la garder. Une semaine plus tard, c’était reparti: oxy, héro et Fentanyl. Finalement, quand ma fille a eu trois ans, j’ai refait une détox et depuis treize ans, je suis clean. J’ai eu de la chance de m’en sortir. Maintenant, chaque semaine, il y a au moins un décès parmi des gens que que je connais».

Des initiatives privées, dépendantes du volontariat

La Fondation McShin dispose de 170 lits dans différentes maisons de la ville et accueille toute personne activement désireuse de se désintoxiquer, sans limite de temps. La fondation offre aussi des programmes ambulatoires pour familles et voit défiler près de 200 personnes par semaine.

L’oxycodone est un analgésique stupéfiant très puissant appartenant à la famille des opioïdes. L'OxyContin, dont l'oxycodone est le principe actif, a été développé en 1996 par Purdue Pharma.

Ces initiatives sont toutes privées et dépendent de dons et de volontaires. Et que fait donc l’État? Stéphanie Mayor, juge fédéral, regrette évidemment que certaines mesures concrètes, prises par le gouvernement Obama ont perdu leur source de financement sous l’administration Trump. «En 2016, il y avait déjà 3000 tribunaux disposés à offrir des traitements en lieu et place de la prison. Ces mesures ont concerné 150'000 personnes et on sait que 75% des personnes qui suivent un traitement s’en sortent, alors que 75% de ceux qui n’en suivent pas, retombent».

Et comme le dit Andrew Kolodny, un spécialiste des addictions: «Aussi longtemps qu’il sera plus facile et moins coûteux d’obtenir des opioïdes, du Fentanyl ou de l’héroïne qu’une désintoxication adéquate, le nombre de décès par overdose continuera à croitre».

Quand à Michael Zohab, sa réponse à la  question «que fait donc l’État?» est simple et claire: «Peu, trop peu, criminellement peu».



Quelques chiffres

- 70'000 décès en 2017 aux Etats-Unis, c’est plus que le nombre de soldats américains morts au cours de la guerre du Vietnam (58'000).

- En Suisse, selon les données de la «Statistique des causes de décès», le nombre de décès liés à l'usage de stupéfiants a baissé au cours des 15 dernières années de deux tiers (En1995, il y avait 376 cas; en 2012, c'était 126). Depuis, on peut observer une légère augmentation (2014: 134 cas). Données à consulter sur le site du Monitorage suisse des addictions.

- 650'000: c’est le nombre d’ordonnances délivrées quotidiennement pour des opioïdes anti-douleur aux États-Unis. Cela fait 240 millions d'ordonnances/année.

- 80 % des personnes droguées à l’héroïne sont devenus accros au travers les anti-douleurs.

- A New York en 2016, on dénombre 1374 décès dus aux surdoses.

- Il n’existe pas de statistiques nationales quant au nombre de surdoses non léthales, ces dernières ne devant pas obligatoirement être déclarées. Les estimations varient entre 1 et 3 millions par an.

- «Les surdoses de drogues font de plus en plus de morts en Europe. Et de nouvelles et nombreuses substances «dangereuses» pour la santé y circulent, s'inquiète l'Observatoire européen des drogues».

- Selon le Rapport européen sur les drogues de 2016: « au moins 6800 décès par surdose, principalement associés à l’héroïne et à d’autres opiacés, se seraient produits dans l’Union européenne en 2014, ce qui représente une légère hausse par rapport aux chiffres de l’année précédent.»


Prochainement dans Bon pour la tête

Chez les super riches de Virginie


Précédemment dans Bon pour la tête

Méga-églises, prédicateurs, télévangélistes et Apocalypse (3)

Quelque chose ici de Tennessee (2)

Clarksdale, capitale du blues, de nuit comme de jour (1)

keyboard_arrow_left keyboard_arrow_right

Bon pour la tête est une association à but non lucratif, emmenée par un comité de bénévoles composé de Luc Debraine, Sarah Dohr, Zeynep Ersan Berdoz, Isabelle Falconnier, Denis Masmejan, Patrick Morier-Genoud, Florence Perret, Jacques Pilet (ordre alphabétique).

© 2017 - Association Bon pour la tête | une création WGR