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Petites chroniques de l'Amérique profonde (1)

Clarksdale, capitale du blues, de nuit comme de jour

E N LIBRE LECTURE
«The Blues Highway», la mythique US Route 61 traverse les Etats-Unis sur plus de 2000 km, du Minnesota, à la frontière canadienne jusqu'à la Nouvelle Orléans, sur le golfe du Mexique, en traversant le delta du Mississippi.


Nous sommes le 26 septembre 1937, il y a tout juste 80 ans. Il est 2 heures du matin. Bessie Smith, sacrée «impératrice du blues» vient de quitter Memphis (Tennessee) pour se rendre à Darling (Mississippi) où elle doit chanter dans la soirée. Richard Morgan, son chauffeur et amant conduit sa Packard le long de la US Route 61.


Ce sera son dernier voyage, car, pas loin de Clarksdale, une petite ville dans l'Etat du Mississippi, Richard ne voit pas qu'un camion s'est arrêté le long de la route et il l'emboutit violemment. Un médecin blanc, le Dr Hugh Smith, en route pour une partie de pêche voit l'accident. Il s'arrête. Un bras quasiment arraché, Bessie saigne énormément. Il lui fait un tourniquet et l'amène à l'hôpital Afro-American de la ville. Trop tard. Elle y mourra de ses blessures.

Mis en vente quelques années plus tard, l'hôpital est racheté par «Momma» Hill, une fan de Bessie, qui le transforme en hôtel.

Ségrégation raciale oblige, la clientèle est exclusivement noire et le Riverside Hotel, c'est son nom, accueille alors le who's who du blues et du jazz: Muddy Waters, Duke Ellington, Sonny Boy Williamson et Ike Turner notamment. Tous séjourneront de longues semaines au Riverside.

A la mort de Momma Hill, en 1997, son fils, Frank «the Rat» Ratliff prend la relève et dirigera ce petit hôtel jusqu'à sa mort, en 2013. Aujourd'hui, c'est Zelena «Zee» Ratliff la fille de Frank qui est la patronne. «Bien sûr que tu es le bienvenu à l'hôtel!» me crie t-elle au téléphone. «C'est 75 dollars la nuit. Cash. Et il te faudra partager ta salle de bains. Le Riverside était un hôpital et on a rien changé». Elle n'a pas menti... La chambre où Bessie Smith est morte n'a jamais été louée: c'est un petit musée, mais elle me propose d'occuper celle de John Lee Hooker, «un monument, lui aussi».


Une certitude: le Riverside Hotel ne fera jamais partie des Relais & Châteaux.... Les chambres sont petites, encombrées d'objets laissés par plusieurs générations de bluesmen, assez cracra et n'ont effectivement pas beaucoup changé depuis les années 1930. La plomberie non plus d'ailleurs... Zee ne se fait pas d'illusions: elle sait bien que les clients se font toujours plus rares et il n'y a vraiment que les super mordus d'un hôtel-souvenir qui s'y attardent.. Pour ma part, et vu la couleur des draps de lit dans la chambre de John Lee, j'y renonce.

Malbouffe, coton et activisme

Clarksdale. 17 000 habitants. 80% de Noirs. Près de la moitié des habitants vit en-dessous du seuil de pauvreté et survit grâce à l'aide de l'Etat. 70% (un record national) sont obèses, malbouffe aidant. Et quand je dis obèse, je ne parle pas de léger surpoids mais de solides gaillards et bonnes femmes dépassant facilement les 130 kg... Le diabète? Quasi généralisé. Bref, ce n'est pas la fête...

Quelques fabriques aux vitres brisées, des voies de chemin de fer qui naguère, servaient à transporter le coton et qui aujourd'hui, ne mènent nulle part. Un «super marché» dans lequel les rares produits frais – fruits et légumes – sont noyés dans un océan de surgelés, chips, boîtes de conserve, gâteaux aux couleurs indescriptibles et boissons gazeuses. Le tout donne une impression de misère et les quelques rares clients, noirs pour la plupart, repartent avec des ailes de poulet surgelés et quelques boîtes de beans, ces haricots en boîte, juste bons à caler l'estomac.

Réputés pour leur activisme dès la fin des année 1950 et encouragés par deux visites de Martin Luther King, les habitants de Clarksdale se sont longtemps battu contre la police tout aussi réputée pour ses tentatives – souvent violentes – de restreindre les droits de la population noire.

«La région a longtemps vécu du coton», raconte Roosevelt, le seul chauffeur de taxi de Clarksdale, derrière le volant depuis 50 ans. «Et quand je dis qu'on a vécu du coton, je pense aux riches planteurs blancs, et pas à leurs esclaves», poursuit-il en s'esclaffant. «Nous, mes grands-parents, mes parents, on a à peine survécu...»


«La mécanisation a commencé à déployer ses effets au début des années 1970», explique Chilly Billy (Poor William) Hovell, qui précise d'emblée que tout le monde ici a au moins un surnom. Et pas toujours flatteur... «Les ramasseurs de coton ont rapidement perdu leur emploi. Beaucoup ont quitté Clarksdale, qui a passé de 24 000 à 15 000 habitants. Puis, certains sont revenus, se fichant bien d'avoir un travail, puisque les aides sociales rapportent plus que l'emploi. Et donc, je pense que plus de la moitié des habitants ne fiche rien, si ce n'est d'aller encaisser les chèques de l'Etat. L'école publique? Nulle. On y apprend à peine à lire et les parents, comme leurs enfants s'en fichent: l'Etat pourvoit à leurs petits besoins».

«J'ai quand-même pas une tête à voter Hillary, ou bien?»

Surpris par le nombre très élevé d'avocats, je pose la question à Owen, un noir d'une cinquantaine d'années, qui joue parfois au Ground Zero, la boîte de blues la plus chic du bled et dont l'acteur Morgan Freeman est copropriétaire avec Bill Luckett, le maire tout fraîchement dégommé.


C'est le deuxième jour de l'automne. Il fait chaud – 35 degrés – et nous sifflotons une bière. Owen est d'humeur bavarde. Il a aimé mon T-shirt rouge sur lequel il est écrit «It's great to be Swiss» (pour les intéressés, ce T-shirt provient de New Glaris, dans l'Etat du Wisconsin).

«Tu sais que l'intrigue de la plupart des bouquins de Grisham se joue au Mississippi? C'est parce que notre Etat est pauvre et que donc, les jurés, lors de procès, aiment bien distribuer des millions et des millions de dollars aux plaignants. Conséquence, nombre de plaintes collectives sont lancées ici, que ce soit contre des producteurs de tabac, des fabricants d'implants mammaires ou des entreprises pharmaceutiques. Et comme les avocats touchent un pourcentage des sommes allouées, tu comprendras que les requins sont nombreux par ici...»

Depuis quelques années, le tourisme a repris. «C'est très mode», me dit Owen. «Les blancs qui viennent nous écouter gratter nos guitares, jouer du saxo ou chanter du blues et qui repartent le lendemain pour Memphis ou la Nouvelle Orléans. Et ceux-là ne sont pas racistes, même si je doute qu'ils aimeraient nous avoir comme voisins»

Betty, qui est l'office du tourisme de Clarksdale à elle toute seule, a voté Trump. J'ai quand-même pas une tête à voter Hillary, ou bien?» «Née à Clarksdale, la cinquantaine en âge et la bonne centaine en kilos, elle me recommande vivement d'aller visiter le Delta Blues Museum et de ne pas rater le légendaire Watermelon Slim qui sera ce soir au «Ground Zero».

Et pour le diner? «Le Kentucky Fried Chicken est pas mal», me dit-elle. «Mais il y a aussi les Mississippi Delta Tamales, poursuit-elle. Une spécialité de la région parfaite pour ceux qui ne comptent pas les calories». Et pour du plus léger? «Levon's!», me dit-elle. «Ils font de très bon hamburgers et il servent parfois du poisson.»

 «Ah le Moléson, le château de Gruyères et votre fromage...»

Vendredi soir: les amateurs de Blues commencent à arriver. De Memphis, mais aussi d'Etats plus lointains. Un groupe de motards débarque de Chicago, quelques caravanes de Californie. Une famille australienne, qui passe trois mois par année à Clarksdale. En attendant d'aller écouter Water Melon Slims, je fais un tour chez Deak Harp, blueseman (guitare et harmonica), fabriquant et réparateur d'instruments de musique et connu de tout Clarksdale, son petit magasin étant un vrai musée de l'harmonica, avec des pièces plus que centenaires.

«Hey man! Tu viens d'où?». Apprenant que je viens de Suisse, il me demande si je suis venu l'écouter en septembre 2016 à Fribourg. Les chaussettes m'en tombent et, à ma grande honte, je lui avoue que je n'avais jamais entendu parler de lui. «Man, me dit-il, j'y ai passé une semaine géniale. J'ai adoré le Moléson, le château de Gruyères et votre fromage».


Viens demain. Je vais jouer au Ground Zero. Et comme t'es sympa – tu vas m'acheter un CD hein? – je vais te jouer un morceau que je joue ce soir pour la première fois en public». Et hop! c'est parti. Il branche son ampli, installe son harmonica et prend sa guitare et je me fais un mini concert à 150 décibels dans son petit magasin.

365 jours par année, il y a au moins UN concert à Clarksdale. Ce soir, il y en a une douzaine et je passe de Ground Zero à Red's Lounge et de Levon's au New Roxy.


Et à chaque fois, il faut se boire une bière (peu de boîtes ont une licence pour autre chose) et ça commence à bien faire... Les contacts sont faciles. Les Américains aiment bien parler. Trop parfois. Markus, qui habite Memphis et tient à m'offrir un verre, me parle longuement de sa nouvelle passion: fabriquer de la bière pour sa femme et lui. «Une quinzaine de gallons (60 litres environ) par semaine, c'est juste ce qu'il nous faut!»

Autant de jour, Clarksdale, c'est la zone, autant de nuit, j'ai l'impression que le ciel est étoilé de notes de musique. A chaque coin de rue, que ce soit dehors ou dedans, cela suinte le blues. Il y a de tout, du meilleur au pire, mais qu'importe. Tous jouent avec ferveur. Ce sont des musiciens, des chanteurs, des chanteuses, des artistes, des fan de Blues et ils y mettent toute leur passion. En somme, à Clarksdale, on devrait dormir de jour et vivre de nuit. Surtout le weekend...


Prochainement dans Bon pour la tête

Quelque chose ici de Tennessee


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