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Petites chroniques de l'Amérique profonde (3)

Méga-églises, prédicateurs, télévangélistes et Apocalypse

P atrie d'Elvis Presley et de Dolly Parton chantée notamment par Johnny Hallyday et Eddy Mitchell, le Tennessee est un haut lieu de la musique «country». C'est également l'Etat américain qui compte le plus de méga-églises et de prédicateurs télévangélistes par habitant.

Ce qu'est une méga-église? Officiellement, c'est une église qui peut accueillir plus de 2000 fidèles, qui est organisée autour d'un pasteur ou prédicateur charismatique et qui offre un éventail de cours, séminaires, lectures de la Bible, etc. et donc, qui joue un rôle social. Il y en a 67 dans cet Etat, qui compte environ une église pour 1500 habitants.

Il existe également quelques «giga» églises. On appelle ainsi celles qui peuvent accueillir 10 000 ouailles ou plus et c'est l'une d'entre elles, Mount Zion Baptist Church de Nashville que je m'apprête à visiter.

Pour le moment, à bord d'une voiture de location, je me rends à Montreat, en Caroline du Nord, à quelque 6 heures de Nashville. C'est là que vit le plus connu des pasteurs évangélistes, Billy Graham, 100 ans en novembre prochain, et depuis plus de cinquante ans, chaque année, une des dix personnes les plus admirées aux Etats-Unis.

Billy Graham en 1954 , déjà, à Trafalgar Square Garden, Londres. © DR

Ami de Martin Luther King, il a œuvré pour le déségrégation et a chuchoté à l'oreille de la plupart des présidents des Etats-Unis.

Queen Elisabeth II, Jean-Paul II, Reagan, Thatcher: Graham a rencontré les grands de ce monde. © DR

Il ne reçoit plus, mais j'ai entendu dire que plusieurs habitants de Montreat, ses voisins notamment, s'étaient installés dans ce petit village que pour bénéficier de l'aura dégagée par Billy Graham et cela m'intéresse. D'autant plus que «Little Switzerland», un micro village à 1500 mètres d'altitude est tout proche. Je m'y rends, mais sans y rester: hyper touristique, jouant la carte «Heidi-alpes-chalet-chocolat». Les quelques habitants que je croisent peinent à situer la Suisse sur une l'Europe. Passons. J'aurais au moins profité du trajet pour écouter quelques-une des centaines de station de radio religieuses qui, 24 heures sur 24, diffusent leurs messages et font appel à la générosité des auditeurs.

A Montreat, Jack, le seul voisin de M. Graham que j'ai pu rencontrer, confirme: «Avec ma femme et mes enfants, qui avaient alors 12 et 14 ans, nous avons tout vendu pour venir nous installer ici. Billy Graham? C'est un Dieu! Il y a quelques années encore, nous avions l'occasion de le voir assez souvent. Une expérience extraordinaire! Son regard est magique. Il dégage une impression de grande sagesse et nous nous sentons bénis de vivre dans la maison qui jouxte sa propriété. Nous sommes trois familles à avoir acheté notre maison QUE pour respirer le même air que lui».

Ruth et Billy Graham dans leur maison de Montreat à la fin des années 90. © DR

«Il est plus facile à un chameau de passer par le trou
d'une aiguille qu'à un riche dans le royaume de Dieu»

(Matthieu 19:24)

Précisons en passant que, Billy Graham «pèse» quelque 25 millions de dollars, mais, comparé à d'autres prédicateurs évangélistes, c'est quasiment un pauvre! Ainsi, Kenneth Copeland, pasteur et télévangéliste (ce qui veut dire qu'il dispose de sa propre chaîne de télévision qui transmet ses cultes dominicaux, des messages religieux, des conseils et... des appels de fonds) dispose d'un quartier général qui s'étend sur 600 hectares et équipé d'un terrain d'atterrissage. M. Copeland possède plusieurs avions et vit avec son épouse dans une propriété estimée à 6 millions. A vrai dire, il ne possède rien, si ce n'est un (très) généreux salaire car pour des raisons fiscales, maison, voitures et avions appartiennent à l'église. Mais comme il est l'église, c'est assez blanc-bonnet, bonnet-blanc. Sauf évidemment pour les impôts...

Joyce Meyer, une des rares femmes parmi ces télévangélistes, pèse 90 millions de revenus par année, a aussi son jet perso, plusieurs maisons et le siège de son église a coûté 20 millions, plus 5,7 millions pour les meubles. Son pêché mignon? Une flotte de Mercedes grises de divers modèles.

Mon préféré, le plus culotté de tous, mon chouchou, le seul et unique, c'est Creflo Dollar (et oui, c'est son vrai nom!), méga pasteur à Atlanta, en Georgie. C'est le champion incontesté du «Prosperity Gospel». L'explication que donnent ces pasteurs à propos de leurs fortune et train de vie est que pour faire fortune, il faut que Dieu te bénisse et pour qu'il te bénisse, il faut qu'il t'aime. Et pour qu'il t'aime, il faut que tu sois généreux avec ton église: 10 % de tes revenus est correct (je vous jure, c'est sérieux...).

Creflo Dollar, méga-pasteur à Atlanta, en Georgie. © DR

Au cours des années, Creflo s'est constitué un réservoir de 35 000 fidèles. Grâce à eux, il ne roule qu'en Rolls (il en possède deux), habite une maison ayant coûté près de 5 millions et réalise un chiffre d'affaires (entendez «donations») de 70 millions par an.

Creflo Dollar a un réservoir de 35 000 fidèles. © DR

Il y a quelque temps, il a lancé un appel afin de trouver 200 000 personnes s'engageant à lui verser 300 dollars ou plus pour l'achat d'un nouveau jet GulfStream G650 au prix de 65 millions «afin d'être plus efficace pour prêcher la bonne parole dans tout le pays». Le conseil d'administration de son église (entendez: lui et ses «proches») a évidemment approuvé cet achat! Sa fortune personnelle: 27 millions.

Creflo Dollar ne roule qu'en Rolls. © DR

Méga, Giga & compagnie

Si la plus grande église du pays est celle de Joel Osteen (50 000 places, à Houston, Texas), celle du Pasteur Joseph Walker de Nashville, Mount Zion Baptist Church, avec ses 10 000 places, reste de (très) bonne taille.

Moint Zion Baptist Church, une des méga-églises de Nashville: 10 000 fidèles le dimanche, parking pour 5000 voitures, pasteur Joseph W. Walker III. © DR

Ces méga-églises ne se contentent pas du service du dimanche. Elles servent aussi à la vie sociale de la communauté des fidèles, comme l'explique le Pasteur Walker. Son église propose des séminaires sur le mariage chrétien, l'éducation religieuse des enfants, la guérison par la religion, des lectures commentées de la Bible, des camps d'été pour jeunes gens, etc.

«Tout le monde est bienvenu chez nous, précise t-il à condition de connaître son ABC. A comme accepte Jesus dans ton cœur, B comme crois (believe) que Jésus est mort pour tes péchés et C, affirme (confess) avec tes mots qu'il est le seul Dieu».

Plus tolérant que certains de ses confrères, il condamne ceux qui, comme le Pasteur Robert Jeffress, un des conseiller évangélique du Président Trump, affirment que l'islam encourage la pédophilie, que les Juifs ne pourront jamais être sauvés s'ils n'abdiquent pas leur croyance et que les Mormons sont une aberration satanique. «Nous croyons fermement que ces malheureux sont dans l'erreur et ne pourront connaître la vie éternelle que s'ils reconnaissent Jésus comme le seul sauveur, mais nous les condamnons pas pour autant». Ouf!

Parmi les méga, on retrouve aussi une vieille connaissance: Jim Bakker. 74 ans.

Télévangéliste à succès, il avait – avec son épouse d'alors, Tammy Faye – fondé un véritable empire: PTL pour «Praise The Lord».

Tammy Faye et Jim Bakker dans les années 80, avant le scandale. © DR

Son QG était une véritable ville, avec parc d'attraction biblique et tout le tralala. Chiffre d'affaires annuel: de l'ordre de 180 millions de francs (comprenant donations, ventes de livres, de sermons, billets d'entrée au parc, etc.), près de 3000 employés, plusieurs chaînes de TV et donc, la gloire. Jusqu'au jour où... empêtré dans un scandale sexuel et accusé de détournement de fonds – c'était en 1987 – il fut condamné à 45 ans de prison. Il en a purgé 5 avant d'être libéré.

Welcome to Morningside!

Morningside, un village tiré droit de Hollywood, version Walt Disney. © DR

Remarié (Tammy Faye avait divorcé de lui et est décédée depuis), Jim s'est refait une santé. Son village – ou plutôt celui de son église – est proche de la petite ville de Branson, dans l'Etat du Missouri. Morningside, c'est son nom, est un village tiré droit de Hollywood, version Walt Disney. Sur plusieurs dizaines d'hectares, il y a évidemment l'église, mais aussi quelques immeubles d'habitation, des magasins, un cinéma devenu salle de prières et... des entrepôts.

Car le nouveau dada de Jim Bakker – et son fonds de commerce – c'est l'Apocalypse. Quel rapport avec les entrepôts? Tout! Car Jim Bakker s'est mis à fabriquer et à vendre de nourriture de survie. «Pensez donc: au lendemain de l'Apocalypse, quand tout aura cessé de fonctionner et que la famine régnera, vous seuls aurez de quoi nourrir vos familles et ceux que vous aimez», proclame t-il fièrement sur sa chaîne de télévision.

Autre pub: «Imaginez: le monde entier se meurt et vous, grâce à votre achat, vous dégustez un repas royal».

Au lendemain de l'Apocalypse, quandla famine régnera, vous seuls aurez de quoi nourrir vos familles et ceux que vous aimez». © DR

«Staying Alive: food for the Apocalypse» est un slogan qui paie. Ou plutôt qui coûte.

Le paquet ultime, «Peace of Mind Final Countdown Offer», soit 31 000 portions de nourriture lyophilisée se vend 4500 dollars. On peut évidemment aussi acheter de plus petites portions, mais bon, l'Apocalypse, on sait quand ça commence, pas quand ça fini. Même si les produits vendus sont estampillés «bons jusqu'en 2035».


Jim Bakker et son bagout. © DR

Lori et Jim Bakker. © DR

Ce «chacun pour soi» ne me semblait pas très «chrétien et j'aurais bien voulu questionner Jim à ce sujet, mais malgré plusieurs tentatives, je n'ai pas pu le rencontrer personnellement. Son assistante m'a fait savoir que le pasteur Bakker était très occupé et que sa santé n'était pas des meilleures. A propos de son état de fortune, il m'a quand même été précisé qu'il ne possédait rien et que tout appartenait à son église. Ce qu'on ne m'a pas dit, mais que j'ai néanmoins appris, est que cela n'est pas étonnant, Jim Bakker devant encore plus de 6 millions à l'administration fiscale...

Ainsi se termine pour moi ce petit voyage dans la Bible Belt, la ceinture de la Bible, nom donné à cette partie du centre et sud des Etats-Unis dans laquelle les églises jouent un rôle central. A quel point ce rôle est important? Ci-dessous quelques chiffres significatifs.


Les chiffres de la foi

- les Etats-Unis comptent quelque 150 millions de protestants (et autant de catholiques)

- le revenu médian des pasteurs est de 31 500 dollars, mais varie fortement en fonction de la taille de la congrégation. Si elle compte plus de 1000 fidèles, le revenu passe à 89 000 dollars.

40 millions d'Evangélistes

Ils se distinguent des autres protestants par la conversion personnelle et la re-naissance (born again). Ils considèrent la ligne protestante traditionnelle trop libérale et donc... trop à gauche.

- 79 % d'entre eux sont blancs, 11 % latino et 6 % noirs

- 43 % ont un niveau scolaire inférieur ou égal à l'école obligatoire

- 35 % ont un revenu inférieur à 30 000 dollars/an (29 000 francs suisses)

- 66 % se disent Républicains et conservateurs

- 65 % sont résolument opposés à l'avortement et considèrent l'homosexualité comme une aberration

- 78 % vont à l'église une fois par semaine

- 79 % prient quotidiennement et considèrent la religion comme très importante

- 88 % croient que les anges existent réellement et qu'il existe un paradis et un enfer

- 89 % se disent créationnistes et donc, opposés à la théorie darwinienne de l'évolution des espèces

- Une bonne centaine de télévangélistes, autant de chaînes de télévision spécialisées et plusieurs centaines de stations de radio, essentiellement dans les Etats du centre et du sud des Etats-Unis

Source principale: Pew Research


Prochainement dans Bon pour la tête

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Michael Wyler

Heureux retraité, Michael Wyler est un «ex». Ex avocat, ex directeur de feu le Groupe Swissair en Chine et ex dircom....

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