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A VIF / «La Voix humaine» de Jean Cocteau, Théâtre du Vide-Poche, Lausanne, le 14 novembre

La Voix de l’amour et de la mort

P our sa rentrée, Gianni Schneider a choisi l’un des chefs-d’œuvre du répertoire théâtral du XXe siècle, «La Voix humaine» de Jean Cocteau. Seule en scène, une femme, sur le point d’être quittée, a une ultime conversation téléphonique avec son amant. L’œuvre fut créée en 1930 à la Comédie française, à Paris. Le metteur en scène lausannois nous en offre une version subtilement actualisée. Un très beau moment de vrai théâtre.

La singularité et la grande force de La Voix humaine, dont il existe aussi une version lyrique due à Poulenc, c’est de nous donner à entendre seulement les répliques du «personnage unique», comme l’appelle Cocteau. Et donc de laisser au spectateur le soin d’imaginer celles de l’autre. D’emblée, on est au cœur du drame. Un drame éternel, la rupture entre deux êtres, la fin d’un couple qui achève de se déliter. Or, très vite, nous en devenons nous-mêmes les protagonistes. Soit que l’on soit une femme, qui sait combien les hommes sont lâches et faibles dans leur lâcheté même, soit que l’on soit un homme et on n’en mène pas large en devinant les pauvres ruses de l’amant, qui pourraient être les nôtres.

Durant la conversation, souvent entrecoupée, car la liaison est mauvaise avec des interférences, une autre femme est sur la ligne. Elle entend tout et finit par intervenir en disant manifestement quelque chose de très déplaisant pour l’homme, qui se cabre. Alors l’amante vient à son secours:

«Tu es frappé!... Je… mais mon chéri, cette femme doit être très mal et elle ne te connaît pas. Elle croit que tu es comme les autres hommes…»

Dans ces quelques mots, tout est dit. On est au cœur de la pièce. Car bien sûr tous deux mentent et se mentent à eux-mêmes, tout en sachant que l’autre sait qu’il/elle ment.

Magnifique Malya Roman

Dans ses recommandations concernant le jeu de la comédienne, Cocteau souhaite qu’elle donne «l’impression de saigner, de perdre son sang, comme une bête qui boite.» La comédienne, choisie par Gianni Schneider, Malya Roman, la fille de Gil, le chorégraphe, est bien près d’y parvenir. Sa prestation est tout simplement remarquable de justesse, exprimant par toutes les fibres de son corps le drame qui la déchire. A la création de La Voix humaine, c’est la grande Berthe Bovy, alors âgée de 43 ans, qui créa le rôle. Le fait que Mlle Roman soit plus jeune d’une dizaine d’années est ici un atout, car l’amour, évidemment, est éternel, est de tous les âges.

J’ai parlé d’actualisation à propos du travail de Gianni Schneider. Il a avec raison situé l’action aujourd’hui, où l’on ne se téléphone plus avec un appareil de table ou mural, comme dans l’entre-deux-guerres, mais par le biais du portable. Enfin, il faut dire deux mots du duo de musiciens bien connus qui accompagnent le spectacle, le batteur Jean Rochat et le saxophoniste Diego Marion. Leurs interventions, qui rythment et scandent le monologue de la jeune femme, traduisent à la perfection les différentes phases par lesquelles passe l’amante. Aussi bien la blessure que l’espoir fou de reconquérir l’autre.   


La Voix humaine de Jean Cocteau, mise en scène de Gianni Schneider, jeu, Malya Roman. Théâtre du Vide-Poche, place de la Palud 10, Lausanne. Jusqu’au 1er décembre. 



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