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CULTURE / «Lazzaro felice»

Vivre deux fois, au risque de voir double

A près «Corpo celeste» et «Le meraviglie», Alice Rohrwacher revient avec «Heureux comme Lazzaro (Lazzaro felice)», primé à Cannes pour son scénario. Une fable merveilleuse dans la lignée d'Italo Calvino, qui vous invite subtilement à méditer le chemin parcouru en un siècle de progrès

Après le clinquant complaisant de Paolo Sorrentino (Loro) et la noirceur qui ne l’est guère moins de Matteo Garrone (Dogman), quelle meilleure antidote que le nouveau film d’Alice Rohrwacher, Lazzaro felice? Qui apprécie le cinéma italien y trouvera la meilleure raison d’espérer encore. Et la preuve qu’il n’est pas de nouvelle voix qui compte sans conscience de celles qui l’ont précédée. Aux dernières tendances transalpines venues du documentaire (l’ancrage réaliste comme garant d’intérêt suffisant) ou de la bande dessinée (l’inventivité graphique comme Graal), on préfère de loin cette approche singulière qui soumet le réel à sa fantaisie et accouche d’un propos aussi politique que la forme est poétique.

On peut avoir toutes les préventions du monde contre les histoires d’imbéciles heureux et autres innocents célestes, de Candide à Forrest Gump, difficile de résister à ce nouveau Lazare! Le regard clair et le corps apparemment inusable, Lazzaro est le garçon à tout faire bonne pâte d’une grande famille paysanne. Cette dernière, une vingtaine de personnes toutes générations confondues, vit et travaille sur un domaine dédié à la culture du tabac, pour le compte d’une marquise snob dont l’avocat-intendant les maintient dans un état d’endettement perpétuel. Mais au fait, à quel siècle se déroule donc cette histoire? Car si ces conditions de servitude semblent moyenâgeuses, quelques signes de modernité (une voiture, un téléphone portable, des écouteurs diffusant du hip-hop) viennent s’y glisser.

Exode rural revisité

Pour ce troisième opus, Alice Rohrwacher est partie d’un fait divers des années 1980, s’autorisant à le réinventer à sa manière. Son hameau nommé Inviolata est ainsi situé dans une campagne reculée (filmée près de Viterbe, au nord de Rome) où les paysans vivent complètement isolés du monde extérieur, aussi inconscients de leur condition misérable que d’un cadre naturel splendide qui, par contre, n’échappe pas au spectateur. Seul Tancredi, le fils de la marquise ne semble pas se satisfaire de cet état des choses, au point de feindre son propre enlèvement. Trouvant refuge dans le coin secret du brave Lazzaro, il s’en fait un allié en lui faisant croire qu’ils pourraient être demi-frères, dans l’attente d’une intervention de la police...

Pendant une heure, le film se construit sans hâte, laissant infuser ses incertitudes. Et puis survient un événement inattendu qui le coupe littéralement en deux. A son réveil, Lazzaro se retrouve tout seul sur un domaine abandonné, livré aux pilleurs, puis s’en va vers la ville. Une grande ville du nord, grise et froide. Par hasard, il retombe bientôt sur une partie de la famille, entassée dans un logement de fortune sur une friche ferroviaire et obligée de vendre ses bras au moins offrant (jolie scène de sous-enchères salariales...) aux côtés d’immigrés d’aujourd’hui. Puis il retrouve encore Tancredi, plus habile à faire fructifier son aura d’aristocrate ruiné. Sauf que dans l’intervalle, tout le monde a clairement pris trente ans – à l’exception de Lazzaro!

Un certain sens du merveilleux

Plus les choses changent et moins ça – l’exploitation, l’injustice sociale – change? Si la parabole peut paraître claire, le film, lui, n’en conserve pas moins jusqu’au bout une part de mystère. Et un charme intact. Fermement ancrée dans la meilleure tradition italienne, Alice Rohrwacher réussit cette fois à évoquer aussi bien Rossellini que De Sica, Olmi que Pasolini, tout en précisant son propre style. Fabuliste réaliste, jamais elle ne cède à la fantaisie précieuse ou à l’insistance pesante, trouvant au contraire une juste distance et un équilibre formel assez miraculeux. La photo ressuscite un super-16 mm délibérément «pauvre» et pourtant singulièrement coloré. Quelques visages connus (Nicoletta Braschi, Sergi Lopez, Alba Rohrwacher, sœur de la réalisatrice) se fondent dans l’ensemble sans jamais tirer la couverture à eux.

Après le très prometteur Corpo celeste (2011) et le plus bancal Le meraviglie (2014, avec Monica Bellucci en «guest star»), Lazzaro felice sonne comme la plus belle des confirmations. Le regard de l’enfance y a fait place à une conscience plus critique, mais qui reste trempée dans un vrai sens du merveilleux. Même au moment de conclure, Alice Rohrwacher ne tremble pas, offrant à Lazzaro et à son loup protecteur la plus logique des sorties. Mais aussi la plus poétique.


Heureux comme Lazzaro (Lazzaro felice), d’Alice Rohrwacher (Italie – France - Suisse 2018), avec Adriano Tardiolo, Agnese Graziani, Luca Chikovani, Natalino Balasso, Nicoletta Braschi, Sergi Lopez, Alba Rohrwacher, Tommaso Ragno. 2h07


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