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Scènes

Vidy: théâtre d’avenir ou repaire de maso-bobos?

L a scène contemporaine est-elle élitaire et gratuitement provocatrice? La polémique autour du plus grand théâtre lausannois a le mérite de soulever quelques bonnes questions. Sur la place d’un théâtre «inconfortable», sur la tendance de l’offre scénique à une forme d’abstraction. Enquête d’une spectatrice aussi perplexe que passionnée.

Fin mai, je suis allée au Théâtre de Vidy, à Lausanne, voir «Tchekhov’s first play» des Irlandais Bush Moukarzel et Ben Kidd: merveille et stupéfaction. Un spectacle drôle et désespéré, profond et pertinent, joué dans un anglais cristallin sur un rythme parfait. Le texte original – Platonov – est carrément mis en charpille mais ce n’est pas un jeu gratuit: l’esprit de Tchekov n’en est que plus puissamment restitué. En sortant de là, nous nous sommes regardés avec mon ami Henri: dire qu’on a failli rater ça! On a failli, parce que, lui et moi sommes entrés en méfiance vis-à-vis de la programmation de Vidy. Trop de mauvaises expériences en 2014, année de la première saison de Vincent Baudriller, arrivé du Festival d’Avignon avec un ligne radicalement contemporaine. Trop de vacarme, d’écrans et de giclures diverses auxquels nous n’avons pas réussi à trouver un sens. Pas assez d’histoires. Depuis, nous fréquentons le théâtre au bord de l’eau avec circonspection.


«Tchekhov’s first play» de Bush Moukarzel et Ben Kidd. © DR


Beaucoup de mécontents n’y ont plus mis les pieds. Et lorsque, à la mi-mai, le comédien Jean-Luc Borgeat dénonçait violemment dans 24 heures «un mouvement de l’art dramatique qui se déplace vers les formes performative », «n’hésite pas à malmener avec violence le spectateur» et repousse le théâtre de texte «des scènes traditionnelles vers les scènes alternatives», une foule d’internautes et de lecteurs survoltés l’a bruyamment applaudi: enfin quelqu’un qui dit que le roi est nu! Sus à Baudriller, cet «homme arrogant» qui «méprise le spectateur» et impose, avec l’argent public, «d’improbables happenings bruyants et banchés».

Les croulants, dehors!

Il faut dire que Vincent Baudriller a inauguré sa présence à Vidy avec quelques maladresses qui lui ont coûté cher. Des bancs «maxbilliens» à la place des chaises dans le foyer du théâtre, qui se voulaient conviviaux mais qui étaient surtout trop larges et difficiles à enjamber. Des programmes au graphisme décalé et déroutant. Puis, «par un malencontreux hasard, admet le maître les lieux lui-même, trois spectacles de suite avec un volume sonore très fort». Du coup, lorsque le nouveau directeur a expliqué qu’il voulait «rajeunir» son public, les spectateurs vieillissants ont entendu: «Les croulants, dehors! Si vous n’aimez pas, c’est que vous n’avez plus l’esprit assez ouvert.»

L’argument de l’ouverture à la nouveauté a un côté assez pervers: il disqualifie d’emblée toute critique, pour la ranger dans le camp de la ringardise. «S’il touche autant, commente Henri, qui fut un grand fan des happenings de Bob Wilson, c’est qu’on se pose vraiment la question: est-ce moi qui me fossilise, qui ai perdu ma capacité d’émerveillement? Dans le doute, on n’ose plus rien dire, de peur de passer pour un vieux schnock.»

La polémique de Vidy a donc éclaté. Elle est bienvenue, car, au-delà du cas précis du théâtre lausannois, elle pose quelques bonnes questions sur la scène contemporaine et son avenir. J’en retiens trois.

1.    Quelle est la place d’un théâtre formellement novateur, qui dérange, provoque, voire subvertit? N’est-il pas paradoxal de le trouver non plus dans la marge, mais au centre de l’institution?

2.    Toutes les avant-gardes n’ont pas raison devant l’Histoire. Qu’est-ce qui caractérise la recherche théâtrale d’aujourd’hui? Est-il permis de critiquer?

3.    Les nouvelles formes de théâtre déroutent souvent les spectateurs d’un certain âge. Mais plaisent-elles aux jeunes? Vidy a-t-il, de fait, rajeuni son public?


1.

De tous les théâtres lausannois, Vidy est celui qui reçoit le plus de subventions: 6.950 millions par an, contre 1.3 à l’Arsenic et 992’000 francs à Kléber Méleau. Or, la scène au bord de l’eau se caractérise par une programmation, comme on dit dans le milieu, «pointue» et «exigeante», c’est à dire tournée vers l’expérimentation et le renouvellement du langage scénique – pour le meilleur et pour le pire. Il est inexact de dire que le texte en a été évacué. Shakespeare, Molière, Ibsen, Tchekhov sont aussi là. Mais toujours empoignés avec une vigueur très actuelle. Sans parler des contemporains comme le bouleversant Wajdi Mouawad.

C’est la préférence politique dont jouit Vidy qui suscite l’incompréhension de certains: «officiel» ne devrait-il pas rimer avec «traditionnel» et «expérimental» avec «marginal»? N’y a-t-il pas, pour tout dire, quelque chose de risible à voir, dans la salle, une brochette de notables applaudir, sur scène, des déchaînés qui crient leur haine de l’ordre établi?

«Il est vrai que la situation s’est inversée, observe le metteur en scène lausannois Darius Peyamiras: ce qui était marginal est devenu officiel. Mais y a-t-il encore une marge? Le capitalisme n’a-t-il pas cette formidable faculté d’absorber toutes les marges? Voyez comme il a digéré le mouvement punk.»

Membre du conseil de fondation de Vidy, Pierre Starobinski dresse un parallèle entre théâtre et arts plastiques: «Vous ne trouvez plus un grand musée qui mise sur la peinture, encore moins figurative, l’art conceptuel a pris la première place. C’est que le monde change, nos vies sont transformées par les technologies, les formes et les supports artistiques se sont démultipliés. La scène théâtrale reflète ces bouleversements. Vidy a une mission internationale, il rayonne dans toute l’Europe comme un lieu phare de la création contemporaine.»

«Un déséquilibre à corriger»

Grégoire Junod, aujourd’hui syndic Lausanne, faisait partie de la commission qui, en 2012 a choisi le remplaçant de feu René Gonzalez: «Nous avons opté pour Vincent Baudriller en toute connaissance de cause», confirme-t-il, fier de voir Vidy drainer les stars comme Vincent Macaigne, Romeo Castellucci ou Christoph Marthaler.

Mais le syndic rejoint Darius Peyamiras dans cette constatation: la frustration est grande parmi les nombreux artistes locaux qui ne trouvent pas place sur la scène de Vidy. Ainsi que pour les amateurs de formes de spectacles plus traditionnelles: «Il y a un déséquilibre à corriger, nous y travaillons», promet Grégoire Junod. Cela dit, ajoute-t-il, affirmer que les créations suisses sont absentes de la programmation du bord de l’eau est une injustice faite à Vincent Baudriller: elles sont plus nombreuses à Vidy aujourd’hui que du temps de René Gonzalez et atteindront même le pic des 50% la saison prochaine. Avec une ouverture bienvenue aux Suisses alémaniques.

Le directeur de Vidy, lui, réfute l’idée d’un théâtre institutionnel qui aurait été, par le passé, plus traditionnel qu’aujourd’hui: «Maurice Béjart et Pina Bausch ont été sifflés la première fois qu’ils se sont produits sur la scène du Palais des papes en Avignon! Charles Apothéloz, le fondateur de Vidy, avait un fort engagement politique, Matthias Langhof n’a pas craint de scandaliser. Je m’inscris dans cette continuité. Le théâtre existe depuis 2000 ans et depuis 2000 ans, il se réinvente, grâce à des artistes qui cherchent de nouvelles formes pour parler du temps présent.»

2. 

Vincent Baudriller © Samuel Rubio

Vincent Baudriller parle du «théâtre d’aujourd’hui» et évite soigneusement l’adjectif «contemporain»: «J’essaie de désamorcer une petite inquiétude…» Pourtant, le terme «contemporain» rend bien certains traits dominants de la recherche scénique actuelle. Ce n’est pas un hasard si le nouveau directeur de la mythique Volksbühne de Berlin, Thomas Wieder, n’est pas homme de théâtre mais l’ancien curateur de la Tate Modern Gallery de Londres PAN SUR LA TÊTE! Cet ancien curateur s'appelle Chris Dercon et non Thomas Wieder, correspondant du Monde à Berlin. Pour l’inauguration de la nouvelle antenne de la Volksbühne à Tempelhof, qu’il veut dédier à la vidéo et au multimédia, il prépare un spectacle de danse de 10 heures réalisé par le chorégraphe français Boris Charmatz.

«Le théâtre et la danse ont fusionné, y compris dans les commissions de subventions», observe Dominique Hauser, co-responsable de la programmation à la Grange de Dorigny. Les metteurs en scène-chorégraphes tiennent le haut du pavé, y compris au prochain Festival de la Cité. Le récit fait place à l’évocation, le texte à la poésie visuelle, jusqu’à l’abstraction.

Beaucoup de danse, donc, et aussi beaucoup d’écrans. La réalité virtuelle et dématérialisée occupe souvent la scène. «Mais ce qui me frappe le plus, dit encore Dominique Hauser, c’est la fragmentation: j’y suis sensible en tant que géographe de formation. Je mesure ce que nous avons perdu en remplaçant les cartes par des smartphones, qui ne donnent à voir qu’une minuscule partie du territoire: notre rapport à l’espace s’est fragmenté, tout comme notre rapport au temps. Les metteurs en scène d’aujourd’hui prennent volontiers le parti de refléter cette évolution, mais est-ce le bon choix?»

Oui: si la réalité d’aujourd’hui est dématérialisée et fragmentée, le théâtre doit-il s’en faire le miroir? Ne doit-il pas, au contraire, fournir les antidotes pour résister à la tendance? Ne va-t-on pas au théâtre précisément pour y trouver ce qui nous manque: des corps et des histoires?

En faire des tonnes

Vincent Baudriller: «Le rapport à la narration, c’est une vraie question. Mais il y a la TV et le cinéma, et leur formidable capacité à produire des histoires. Le théâtre est cette petite niche de liberté où l’on peut, aussi, se permettre de choisir entre la narration ou le refus de la narration.»

La réalité d’aujourd’hui est violente, aussi. Et certaines stars de la scène, comme Vincent Macaigne, entendent non seulement le faire savoir, mais le faire sentir au spectateur. En termes choisis, on dit qu’il nous invite «à sortir de notre zone de confort». En termes exaspérés, qu’il nous casse les tympans avec une sono si forte qu’elle ne permet plus d’entendre le texte. Pierre Starobinski trouve Macaigne fort et nécessaire: «Le théâtre n’a pas être agréable parce que la réalité n’est pas agréable!» Vincent Baudriller est profondément touché par cet explorateur de l’extrême qui «déborde d’amour et de fureur». Mon ami Henri, lui, a rayé Macaigne de sa liste, comme beaucoup d’autres: «Au théâtre, j’aime être surpris, destabilisé. Mais physiquement violenté, ça, non. Face à l’agression, je n’ai qu’un réflexe: je me ferme. Le théâtre qui ouvre des portes, ce n’est pas celui-là.»

Les sexologues disent que nous sommes surstimulés, que nos sensations s’émoussent, ce qui explique le succès des pratiques sado-maso: aller toujours plus loin pour provoquer l’excitation. Ce qui est sûr, c’est que l’artiste qui se veut provocant aujourd’hui doit en faire des tonnes. Et quand l’étiqueté provocant tient le haut du pavé de l’institution, pas étonnant qu’on ait parfois l’impression d’avoir affaire à un enfant roi, ivre de sa toute-puissance et en même temps écrasé par le poids de sa mission: choquer, choquer, facile à dire…

Cela dit, Vincent Macaigne est un cas emblématique de la complexité de la question: il divise drastiquement, mais, à l’audimat, il gagne. Vincent Baudriller: «C’est l’artiste avec qui nous remportons le plus grand succès: à Vidy comme en tournée. Et auprès des jeunes. Ce n’est pas la raison pour laquelle je le programme, mais c’est un fait.»

3.

Les jeunes, parlons-en. Quand vous regardez aujourd’hui la salle de Vidy, la constatation s’impose: ils sont là. Vincent Baudriller a gagné son pari: le public du théâtre au bord de l’eau s’est diversifié. Les habitués mécontents qui l’ont déserté ont bel et bien été remplacés. Vincent PAN SUR LA TÊTE! René Gonzalez, le prédécesseur de Baudriller, avait atteint certaines années les 85% de fréquentation, mais lors de la dernière saison de sa programmation, le pourcentage de spectateurs par place offerte était tombé à 77%. Il est remonté, en 2016-2017, à 82%. Et si le nombre de spectateurs brut a baissé, c’est que les spectacles sont joués moins longtemps et que, globalement, le nombre de places offertes a diminué. «Il faut arrêter de dépeindre Vidy comme un théâtre élitaire qui joue devant des salles vides, c’est un mensonge!», s’agace Grégoire Junod.

Les jeunes sont venus grâce à une politique tarifaire plus complexe, mais plus avantageuse, qui a notamment introduit des rabais pour les moins de 30 ans, et non plus seulement pour les moins de 25.

Et aussi grâce à des passeurs comme Adrien Knecht, pilote du «groupe théâtre» du Gymnase de Burier à la Tour-de-Peilz. Le concept: offrir aux jeunes, perdus face à l’abondance de l’offre, une sélection de spectacles avec leur descriptif. L’inscription est libre et non liée à une œuvre étudiée en classe. «Les élèves ont très peu de références, mais pour la plupart, le théâtre est un truc poussiéreux avec un rideau rouge et, sur scène, un vieux texte qui ne parle que du passé. Notre but est de leur faire comprendre que ça peut être tout autre chose que du Molière. Mais aussi qu’un texte vieux de plusieurs centaines d’années peut très bien parler du présent.»

A quand un indice de pénibilité?

A Vidy (mais ce n’est pas la seule salle qu’ils fréquentent), les élèves d’Adrien Knecht ont été «emballés» par "Situation Rooms" de Rimini Protokoll, «un spectacle sur le commerce des armes où on déambule avec un iPad et où on vit, tour à tour, dans la peau des différents acteurs de cette activité.»


"Situation Rooms" de Rimini Protokoll © Samuel Rubio

Les jeunes ont également beaucoup aimé «La Mouette» de Tchekhov, actualisée par Thomas Ostermeier. «Ils ne connaissent pas grand chose, ce qui les rend plus ouverts à tout ce qui peut arriver.»

On s’incline devant le verdict des plus jeunes. Tout de même, Vincent Baudriller, ne pourriez-vous pas introduire dans vos programmes un indice de pénibilité des spectacles? Sourire du directeur: «C’est vrai qu’au théâtre, le spectateur n’a pas la maîtrise du temps. Et l’inconfort peut devenir très physique.» Alors, cet indice? Il promet d’y réfléchir.

Henri et moi, on a décidé de se pousser un peu et de lui faire confiance pour la prochaine saison. Parce que, comme dit Darius Peyamiras, «la quête du public qui choisit d’assister à un spectacle vivant, c’est émouvant. Et ça donne une responsabilité.» Parce que le théâtre, c’est précieux, c’est «une ouverture des consciences, un gage de paix et de liberté, une concrétisation de la vitalité de la démocratie.» On y croit. Pourvu que ça dure.


          




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