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CULTURE / Quatre questions sur le roman (3)

Une essentielle fragilité

L 'écrivaine parisienne Marie Céhère propose une analyse du style romanesque en quatre étapes et quatre questions.

Un roman peut-il contenir des photographies? Un roman qui contient des photographies mérite-t-il toujours la qualification de roman, ou est-ce autre chose? De la triche? Un truc trop facile? Clément Bénech, dans son premier essai, brasse ces questions qui le préoccupent. En tant qu’auteur, en tant que lecteur, en tant que romancier, il s’interroge sur la matière même de son travail, les mots, et sur la limitation ou l’expansion de leurs pouvoirs, dans une époque où «une image vaut mille mots».

Répondant à une enquête lancée auprès des écrivains, après la naissance de la photographie, Mallarmé affirmait en 1898 dans les colonnes du Mercure de France que «tout ce qu’évoque un livre (doit) se passer dans l’esprit du lecteur». Le roman, dès lors, repose sur une tension, une tentation, d’un côté l’ardeur de narrer, de l’autre l’excitation de montrer. Le paroxysme étant atteint par Breton dans Nadja – la cohabitation de ces deux arts, la photographie et la littérature – semble avoir (déjà) atteint la fin de son histoire.

Les «pour» d’un côté; jeunes artistes zélés, dispersés, prompts à l’expérimentation; les «contre» de l’autre: intellectuels installés, conservateurs, gardien du temple.

La question de la photographie dans le roman (et non celle du roman-photo) provoque un choc qui, selon Bénech, s’apparente à la crainte avec laquelle un groupe d’ouvriers accueille un robot dans son usine. Il va s’agir, pour chacun, de faire la preuve toujours renouvelée de son excellence propre, de sa nécessité. Le roman à l’ère de la photographie est face à cette obligation: exalter sa nature, révéler, en l’occurence, son essentielle fragilité, sa redoutable précision, sa mortalité, aussi.

Un intellectuel à qui Clément Bénech confiait ses interrogations formelles lui répondit du tac-au-tac: «c’est de la triche!». Tirons le fil. S’il peut y avoir triche, c’est qu’il y a jeu. Or la littérature n’est pas un jeu, il en existe des règles admises, mais non constitutives. Dire, écrire, n’est pas une performance sportive. «On pourrait dire à certains égards, écrit Bénech, que le langage est un filet à papillons avec lequel on voudrait attraper des comètes». D’autre part, parler de «tricherie» quant à la littérature, c’est commettre le péché de confondre la dimension éthique et la dimension esthétique de la question. Seule cette dernière, il va de soi, a droit de cité lorsqu’il s’agit de littérature.

Clément Bénech ricoche ainsi sur les énigmes théoriques et les exemples d’ici ou là, convoquant des métaphores saugrenues et limpides, et mène sa réflexion main dans la main avec ses figures tutélaires, Edouard Levé, G. W. Sebald, Eric Chevillard...

Parler de «l’essentielle fragilité» de la littérature, on l’aura compris, revient à en célébrer la nature propre, à circonscrire son champ d’action – et d’inaction, pour éviter à tout prix la bouillie crypto-esthétique du «mélange des arts», quand la «coopération des arts» produit de si grandes choses. «L’idée noble d’un effacement des cloisons peut mener à l’extinction des singularités» lit-on. «L’esprit du roman est une certaine façon de mettre le feu au savoir; pas en pyromane, mais en artificier».

Partant de là, la photographie, instrument de falsification-imitation du réel, aurait donc toute sa place dans le roman, en ce qu’elle poursuit, appuie et continue son entreprise de torsion du réel. La photographie redonne à la littérature la jouissance de faire ce que ne peut que faire la littérature. Mentir, occulter, illusionner, reproduire, suggérer, ironiser, versifier, ...

La littérature n’est pas morte, bien au contraire. 



Clément Bénech, Une essentielle fragilité, le roman à l’ère de l’image - Plein Jour, 175 pages.

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