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ACTUEL / Culture

Pôle muséal, si provincial

E n favorisant la politique des petits copains, le projet Plateforme10 à Lausanne se dessert lui-même. Il court-circuite ses ambitions suprarégionales en favorisant une gouvernance d’un autre âge, ponctuée de petites collusions locales. Ce beau projet muséal mériterait une direction indépendante, comme cela se pratique partout. Sauf dans le canton de Vaud.

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La politique vaudoise continue de fonctionner avec ses «habitudes de tribus», comme le relevait jadis Jacques Chessex. Pas de raison que cela change. Il en a toujours été ainsi. Il en sera toujours ainsi.

Tout de même. Le mois dernier, le journal 24 heures titrait: «Le nouveau job d’Anne-Catherine Lyon interpelle». Un soupçon de conflit d’intérêts flottait dans l’air estival. Des voix anonymes maugréaient, beaucoup se taisaient, seul le député Jérôme Christen avait le cran de dénoncer «une coterie».

Que s’est-il passé de si grave? Rien d’autre qu’une habitude de tribu, autrement dit une politique des petits copains. Avant de lâcher la direction du Département vaudois de la formation, de la jeunesse et de la culture (DFJC), cet été, Anne-Catherine Lyon a élaboré une loi pour la création de la fondation de droit public du Musée cantonal des Beaux-Arts. Le projet du pôle muséal de Lausanne, désormais baptisé Plateforme10, stipule que les musées concernés passent d’un statut cantonal (Beaux-Arts, Elysée) ou communal (mudac) à celui d’une fondation de droit public.

La déontologie de la gestion étatique de culture aurait voulu que l’ex-ministre en reste là. Anne-Catherine Lyon est proche de Chantal Prod’hom, directrice du mudac et présidente de Plateforme10. Le risque de conflit d’intérêts est patent. Après tout, soyons juste, les classes dirigeantes du canton de Vaud savent aussi prendre leurs responsabilités. Le mari de Cesla Amarelle a démissionné de ses importantes fonctions au CHUV lorsque son épouse a pris la tête du Département de formation et de la culture, à la suite d'Anne-Catherine Lyon.

Juge et partie

Or celle-ci a été nommée en juin par le Conseil d’Etat présidente de la Fondation pour le Musée des beaux-arts. Une responsabilité qui lui permet de rebondir et d’être rémunérée, à raison de deux jours de travail par semaine, selon 24 heures. Cette situation conflictuelle s’ajoute à celle créée par la nomination de Chantal Prod’hom à la présidence de Plateforme10, la directrice du mudac étant en l’occurrence juge et partie, en dehors de tout droit de réserve.

A part au Kazakhstan ou en Chine, on voit mal une autre contrée que le canton de Vaud où cette coterie institutionnelle pourrait prévaloir. Ce serait exclu à Genève: ce type de nominations amicales serait vitupérée par nombre de milieux politiques. La situation serait encore plus inimaginable en Suisse alémanique.

A propos de Genève, il est intéressant de visiter l’exposition «Musées du XXIe siècle» au Musée d’art et d’histoire (jusqu’au 20 août). La présentation détaille seize institutions choisies dans le monde, juste inaugurées ou en projet, s’interrogeant sur le nouveau visage de la modernité muséale.

Une partie de l’exposition s’intéresse aux projets qui s’inscrivent dans le cadre de revitalisations urbaines. C’est le cas de Plateforme10, dont la maquette aux trois musées est présentée au Musée d’art et d’histoire aux côtés d’autres réalisations similaires. A savoir des «clusters» de musées implantés dans des zones urbaines peu attractives – une ex-friche CFF pour Lausanne – pour stimuler des retombées culturelles, économiques et sociales.

Exemple norvégien

Prenons, dans cette section, le cas du Nasjonalmuseet for kunst, arkitektur og design d’Oslo, qui ouvrira en 2020. Comme à Lausanne, il réunira plusieurs musées existants. Comme à Lausanne encore, il occupera tout un quartier et aura une ambition européenne.

Comment s’organise la gouvernance du futur Nasjonalmuseet norvégien? A-t-elle à sa tête un dirigeant de l’un des musées concernés, avec son copain ou sa copine responsable de l’une des fondations qui doit assurer la bonne marche de l’entreprise culturelle?

Renseignement pris, la réponse est froide. Les responsables du projet ont pris grand soin à aller chercher une personnalité indépendante pour assurer la direction du futur Nasjonalmuseet. Ex-directrice des musées d’art KODE à Bergen, sur la côte ouest de la Norvège, Karin Hindsbo a pris la tête de l’institution d’Oslo en juin dernier. L’important, assure la direction de la communication du musée national, est que «Karin Hindsbo n’avait aucun lien antérieur avec le Nasjonalmuseet». Son mandat est de six ans. Au bout de cette échéance, le poste sera remis au concours. L’actuelle directrice sera alors libre de postuler. Ou non.

Collusions d'un autre âge

Voilà la norme pour ce genre de réalisation muséale, ailleurs que dans le canton de Vaud. Toujours choisir un superintendant indépendant, pour tuer dans l’œuf les possibles conflits d’intérêts. Un gestionnaire charismatique, digne de confiance, résistant aux pressions politiques de tous bords. Un expert dont la crédibilité est à même de fédérer les énergies internes et d’attirer les externes, dont celles des collectionneurs susceptibles de léguer leurs possessions à une institution prometteuse. Avec sa gestion provinciale, ponctuée de collusions d’un autre âge, Plateforme10 est aujourd’hui en décalage avec son ambition régionale, nationale et internationale.

L’enjeu est d’autant plus important qu’il est politique. L’un des enseignements de l’exposition «Musées du XXIe siècle» est que ce type d’institution majeure aura toujours davantage la responsabilité d’établir un espace de stabilité sociale dans la cité. Elle devra, grâce à la culture, encourager la formation d’individus qui réfléchissent à leur place dans la collectivité. Et produire des citoyens informés, engagés, prêts à prendre leurs responsabilités civiques, notamment en contribuant à élargir le spectre de l’imagination politique.

A Lausanne hélas, c’est plutôt d’un rétrécissement dont il s’agit.


Second article: Pôle muséal: Anne-Catherine Lyon renonce


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