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CULTURE / Polaroid

Les bons cinéastes ne font pas toujours les bons photographes

S i Wim Wenders, à l'honneur à Londres, était un utilisateur inspiré du Polaroid, on ne peut pas en dire autant de Gus Van Sant, exposé au Musée de l’Elysée. Mais ses clichés ne sont que la partie d’un plus grand tout expressif, qui passe également par la musique, la peinture ou l’écrit.

Il ne faut pas accorder trop de crédit au jugement du commissaire de l’exposition Gus Van Sant au Musée de l’Elysée, à Lausanne. Matthieu Orléan voit les photographies du réalisateur américain comme «des œuvres d’art à part entière, ambiguës et paradoxales». Il parle en particulier des images au Polaroid, qu’il s’entête à écrire «polaroïd», de l’auteur de «My Own Private Idaho», des portraits saisis à la va-vite dans les années 1980 et 1990.

Or ces instantanés carrés n’ont d’autre intérêt que leurs sujets, des acteurs, artistes et anonymes mâles hypersexués, ainsi que leur fonction de bloc-note visuel à l’issue d’un casting mené en 10 minutes. Ils sont pour la plupart d’une qualité médiocre. Nous avons ainsi droit à la pire photo d’Allen Ginsberg, le poète beat, à n’avoir jamais atterri dans un musée.

L’exposition Gus Van Sant pourrait ainsi être embarrassante. Surtout que les autres clichés du cinéaste ne rattrapent guère ses Polaroid de casting. Mis à part de beaux agrandissements de portraits noir et blanc, comme celui de David Bowie, ou quelques photos de tournages. Bien heureusement, dans son ensemble, l’exposition travaille à la rédemption de ces images faibles. Elle les insère avec habileté dans une énergie expressive beaucoup plus large, Gus Van Sant étant à la fois réalisateur, peintre, dessinateur, romancier, poète ou musicien.

Pop, beat, rock

C’est une présentation chorale, un montage syncopé d’impressions, de mouvements, de désirs qui donne la juste mesure d’un créateur sensible, toujours attentif à l’humain. A partir de là, le visiteur s’y retrouve dans l’audace formelle de Gus Van Sant (65 ans). Son goût des marges, l’acuité de son observation des dynamiques de groupes, sa tendresse et sa violence entremêlées, sa capacité à rendre la psyché d’une époque, la finesse de ses gros plans comme le souffle de ses paysages. Pop, beat, rock, hollywoodien, indépendant ou expérimental, le multinstrumentiste de Portland est un artiste.

L’exposition est si ample qu’elle joue au passe-muraille. Elle s’étend à la Cinémathèque suisse, à Lausanne toujours, mais aussi dans d’autres villes suisses grâce à une rétrospective inédite de la vingtaine de films de Gus Van Sant, dont plusieurs ont été restaurés. Elle a été présentée pour la première fois l’an dernier à la Cinémathèque française de Paris avant de faire halte au Musée de l’Elysée, cet automne.

Par l’identité du musée lausannois, le travail photographique de Gus Van Sant est mis en exergue. Alors que dans les faits, il n’est que la partie d’un plus grand tout. Le risque de la surévaluation de ces photographies d’un auteur connu, entouré d’acteurs ou d’artistes qui le sont tout autant, s’atténue de lui-même.

Les liens étroits de la photo et du cinéma 

L’histoire de la relation entre la photo et le cinéma est riche d’exemples fameux. Elle est parfois contaminée par l’égo d’un réalisateur qui, flatté par un musée ou une galerie, se prend aussi pour un bon photographe. Cette complaisance est toutefois est moins pire que celle d’acteurs persuadés d’être la réincarnation de Henri Cartier-Bresson.

Reste que le cinéma fourmille d’exemples d’excellents réalisateurs - Stanley Kubrick, Robert Frank, Agnès Varda, William Klein, Anton Corbijn ou Spike Jonze - qui ont commencé par être photographes. Et souvent continué à l’être après l’essor de leurs carrières dans la fiction ou le documentaire.

Sens du cadre, de la composition, de la lumière et du hors-champ, la photographie demeure une excellente école du regard. Mais Stanley Kubrick, pourtant jeune prodige au magazine Look à la fin des années 1940, n’a jamais songé de son vivant à organiser en grande pompe une exposition de ses photographies. Pas tout à fait le genre de la maison Kubrick. Pour lui, la photo a mené au cinéma. Pas l’inverse.

L'exposition de Wim Wenders

Wim Wenders, sans doute également Abbas Kariostami, est encore un autre cas. Le Musée de l’Elysée exposait dès 1992 les photographies de ses errances américaines ou de paysages. Un hasard malicieux veut qu’une exposition des images Polaroid de Wim Wenders commence ces jours à la Photographers’ Gallery de Londres. La comparaison ne tourne pas à l’avantage de Gus Van Sant, tant le réalisateur allemand était dans les années 1970-1980 d’une toute autre dextérité avec son appareil à developpement instantané.

De plus, Wim Wenders ne s’est jamais pris pour un vrai photographe. Il rappelle que le Polaroid, une invention qui fêtera l’an prochain ses 70 ans, était dans sa jeunesse un accessoire de la vie courante, très populaire. Consigner son journal intime dans un carré photosensible à larges marges était la norme du moment.

Par après, Wenders a oublié ses Polaroid, avant de les redécouvrir, médusé par leur force évocatrice. Pas celle des images en elles-mêmes, ni celle de la nostalgie, mais par la capacité de ces instantanés à faire ressurgir des histoires qui ont conduit à l’acte photographique. Comme une rencontre avec une jeune femme sur la route ou la découverte d’un bar dans un désert de l’ouest américain. D’où le titre de l’exposition de Londres, «Instant stories».

L’histoire plus significative que la photo, le juste contexte des prises de vue, l’humilité par rapport à la pratique, voilà ce qui manque sans doute au Gus Van Sant photographe. Mais une fois encore, celui-ci n’est pas seul. Il est entouré d’une multitude d’autres van Sant, en particulier le conteur de «Good Will Hunting» ou «Elephant», tous au service d’une créativité hors norme.


«Gus Van Sant», Musée de l'Elysée et Cinémathèque Suisse, Lausanne, jusqu'au 7 janvier 2018.
«Instant Stories», Wim Wenders, Photographers' Gallery, Londres, jusqu'au 11 février 2018. 

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