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CULTURE / SOCIOLOGIE

Pierre Bourdieu nous manque, il nous manque tant…

L a parution de «Foucault, Bourdieu et la question néolibérale» donne l’occasion à notre contributeur Yves Tenret de rappeler le parcours intellectuel de Pierre Bourdieu concernant le néo-libéralisme.

Michel Foucault et Pierre Bourdieu ont souvent été opposés sur la question néolibérale. Alors que le premier a défini le néolibéralisme comme une nouvelle forme d’intervention étatique visant à établir des politiques de société, le second a, au contraire, pointé dans le néolibéralisme le retrait de l’Etat, l’extension de la logique marchande et le retour à un libéralisme du laisser-faire endossé par la théorie économique néo-classique.

Dans cet ouvrage, le professeur de sociologie français Christian Laval propose une lecture de ces deux auteurs qui permettrait d’en voir l’éventuelle complémentarité.

Etant nettement plus familier de la pensée de Bourdieu que de celle de Foucault, j’ai préféré ne traiter que de celle du sociologue; de plus, l’engouement, à la fin de sa vie, de Foucault pour la «révolution» iranienne menée par l’ayatollah Khomeiny mériterait à elle seule très certainement de longues analyses.

1995 – L’homme au mégaphone

En 1995, pris par une urgence éthico-politique et voulant user de toutes les ressources possibles pour faire passer son message et mobiliser au-delà des cercles académiques, Pierre Bourdieu décide consciemment de devenir une vedette de la contestation. La Misère du monde, ouvrage collectif de plus de 1000 pages, vient de le rendre célèbre et son livre suivant, Sur la télévision a été vendu à 150’000 exemplaires.

Bourdieu désire réinventer l’action collective et pour cela il propose une alliance, en dehors des partis, entre les classes populaires, les classes moyennes, toutes deux menacées de paupérisation et les intellectuels tout autant menacés. Pour lui, le néolibéralisme n’est rien d’autre qu’un nouveau conservatisme déguisé en progressisme.


Pierre Bourdieu en 1995: un professeur du Collège de France, mégaphone à la main, soutenant la lutte des cheminots en grève. © DR

Et incontestablement, il faut le reconnaître, ce n’est pas tous les jours que l’on voit sur TF1, au journal de 20h, un professeur du Collège de France, mégaphone à la main, bloquant, autour d’un brasero et de concert avec des grévistes de la SNCF, une voie de chemin de fer.

Le mouvement de décembre 1995 est une réaction à une tentative de réforme de la SNCF et de la Sécurité sociale au nom des marchés financiers et de la rationalité économique. Cette grande grève fracture les rangs de la gauche et Bourdieu s’engage avec ceux qu’il juge être les plus radicaux.

Dans son discours à la gare de Lyon, il déclare: «Je suis ici pour dire notre soutien à tous ceux qui luttent, depuis trois semaines, contre la destruction d’une civilisation, associée à l’existence du service public, celle de l’égalité républicaine des droits, droits à l’éducation, à la santé, à la culture, à la recherche, à l’art et par-dessus tout au travail».

Et, alors que très peu de personne et dans des milieux très restreints, lui avait reproché, ses prises de position contre la politique coloniale française en Algérie, ou ses fameuses analyses critiques sur l’école, l’université, l’opinion publique ou encore, sur le patronat, son combat contre le néolibéralisme ne passe pas et, à partir de ce jour-là, il s’attire une haine tenace et définitive de la gauche de gouvernement qui le vilipendera jusqu’à sa mort et même au-delà.

1980 – Mon Bourdieu

Le Pierre Bourdieu que moi j’ai connu ne ressemblait pas du tout à celui-là. C’était un homme de 50 ans, épanoui, souverain et direct, élégant, un demi de mêlée au rugby, avec quelque chose de souple et puissant, de perpétuellement inquiet aussi.

Je l’avais rencontré à Genève en 1977 lors d’un colloque sur les musées. Ayant fait une intervention kamikaze, mélange de références à certains des livres de Bourdieu et de pure provocation, qui lui avait plu, il avait demandé à Enrico Castelnuovo, mon prof d’histoire de l’art, de m’inviter à leur déjeuner – repas chaleureux pendant lequel nous avions parlé, lui et moi, de génialité, de génie et de J.-J. Rousseau et, avec Luc Boltanski, son bras droit de l’époque, de bande dessinée.

En 1979, j’ai quitté Lausanne pour aller participer, l’année suivante, à son séminaire de doctorants, à l’EHESS (Haute Ecole en Sciences Sociales).

Je l’aimais bien, il avait un regard espiègle et était toujours bienveillant vis-à-vis de mes interventions intempestives.

Sa première période – le démystificateur

Venant de la philosophie et de l’ethnographie, très marqué par son expérience de la guerre en Algérie, converti à la sociologie par volonté d’intervenir plus directement dans le réel, il oriente son travail vers le désenchantement et une attaque en règle de ce qu’il nomme le capital culturel car pour lui, la célébration de la haute culture (art, sciences et philosophies) va de pair avec la domination de la noblesse d’État issue des grandes écoles car, analyse-t-il, l’autorité légitime la politique par la culture et la culture par la politique.

A cette époque, il nie toute possibilité de désintéressement et donc son ambition est de mettre à jour ce qui est ordinairement caché et dénié. Pour cela, il va plaquer sur les rapports sociaux une grille de lecture bourrée de concept qu’il importe de l’économie: intérêt, marché, profit, rendement, capital, investissement, concurrence…

Pour lui, toute pratique est un fait social. Quand il y a don, ce n’est jamais qu’un mensonge collectivement organisé et l’économie, même si elle doit rester méconnue pour pouvoir fonctionner, est l’unique vérité des sociétés.

En vrai, il ne le sait évidemment pas, mais il s’égare grave. Sa conception d’une société composée de champs de plus en plus autonomes l’aveugle et l’empêche paradoxalement de reconnaître la prééminence croissante de la logique économique et marchande sur l’ensemble du champ, en particulier les champs de la politique, de la culture et de l’information, tous de plus en plus soumis à des impératifs de rendements.

Cela semble contradictoire, vu qu’il y a bien deux périodes chez Bourdieu, car ce qu’il rabat d’abord sur l’économie, il va déclarer ensuite qu’il faut essayer de l’en sauver à tout prix.

Ce n’est que petit à petit qu’il va se rendre compte que la haute fonction publique a déclaré la guerre à la petite fonction publique et que cette trahison des idéaux, qui sont censés animer la mise au service de l’État, trahison ressentie comme telle par les agents subalternes, a provoqué chez ceux-ci un immense désarroi, un rejet du monde politique et de la gauche institutionnelle. Petits magistrats, éducateurs, assistantes sociales, instituteurs, professeurs, policiers, tous se sont sentis abandonnés – et l’ont été. On veut définitivement les transformer en agents économiques ne fonctionnant qu’à l’intérêt matériel.

Sa seconde période – le militant

Au début des années 90, Bourdieu constate enfin que les luttes se mènent à présent à front renversé. Dorénavant, ce sont les élites économiques qui monopolisent les idées de rupture, de changement, d’innovation, de révolution, qui critiquent l’état actuel des choses et accusent de conservatisme tous ceux qui résistent au changement. Ils gouvernent au nom du futur et leur nouvelle idéologie est fondée sur la fin de toutes les idéologies.

Face à cela, les progressistes se retrouvent contraints de se présenter comme étant des conservateurs, des gens qui se battent pour garder leurs acquis sociaux et de ce qu’il reste des services publics.

Bourdieu n’hésite pas à qualifier ce moment de changement de civilisation ou même, parfois, de destruction de civilisation. Il s’agit d’une révolution symbolique à la façon des grandes révolutions religieuses, professe-t-il. Révolution globale qui affecte l’ordre social tout entier, le monde dans sa quasi-totalité, et qui impose ses valeurs à tous les champs qui avaient pour vocation historique de les contenir.

La noblesse d’État, le top des hauts fonctionnaires donc, prêche le contraire de ce qu’elle est censée représenter et gérer, elle prêche le dépérissement de l’État et le règne sans partage du marché et du consommateur, substitut commercial du citoyen; elle fait du bien public un bien privé, de la chose publique, de la république, sa chose.

On passe de l’État social à l’État pénal car, sauf dans les domaines répressifs et sécuritaires, partout l’État se retire.

Conclusion: tout est à réinventer et il y a urgence…

Actuellement, jugeait Bourdieu, les luttes critiques des intellectuels, des syndicats et des associations, doivent se porter en priorité contre le dépérissement de l’État qui doit résister à l’unification mondiale opérée par l’international des financiers.

Attention, dit-il, il ne s’agit pas ici d’un choix souverainiste et régressif mais d’un choix tactique et momentané. L’Etat étant le seul instrument dont nous disposons pour opérer une redistribution des revenus, pour égaliser les chances d’accès à l’économie et à la culture. Il faut inventer un autre récit de l’État, une utopie réaliste.

Bourdieu n’était ni libertaire ni même marxiste. Son intervention à la gare de Lyon n’avait rien de révolutionnaire, les ouvriers n’y étaient même pas mentionnés et encore moins la perspective d’un changement social radical. Il voulait juste réinventer les services publics… Repenser les formes de la démocratie. Imaginer une économie du bonheur du plus grand nombre. Étendre le calcul des utilités et des inutilités à des domaines dont l’économie régnante ne tient pas compte. Faire du désintéressement le principal rempart éthique à l’extension du néolibéralisme.

Pour cela, il était nécessaire de rebâtir la gauche, de créer des alliances entre les chercheurs en sciences sociales, les syndicats et les mouvements sociaux, de prendre au sérieux la dimension intellectuelle et symbolique du combat. Dimension, à cause d’une longue tradition d’ouvriérisme et/ou d’un spontanéisme de courte vue, que le mouvement social avait malheureusement toujours sous-estimé, de démontrer l’historicité de l’homme économique, de prouver dans les faits qu’il est toujours possible de se rebeller contre l’ordre existant, de trouver de nouvelles formes d’action.

Bref… De réinventer l’espérance…


Christian Laval, Foucault, Bourdieu et la question libérale, Editions La Découverte, 2018.



Ouvrages consultés.

•    Pierre Bourdieu, Sociologie de l’Algérie, Que sais-je?, 1963, 126 p.

•    Pierre Bourdieu et Jean-Claude Passeron, Les héritiers: les étudiants et la culture, Paris, Les Editions de Minuit, coll. «Grands documents» (no 18), 1964, 183 p.

•    Pierre Bourdieu et Alain Darbel, L'amour de l'art: Les musées et leur public, Paris, Les Editions de Minuit, coll. «Le sens commun», 1966

•    Pierre Bourdieu, La Distinction. Critique sociale du jugement, Les Editions de Minuit, 1979, 670 p.

•    Pierre Bourdieu (dir.), La misère du monde, Seuil, coll. «Points essais», 2007 (1re éd. 1993), 1 460 p.

•    Pierre Bourdieu, Sur la télévision suivi de L'emprise du journalisme, Paris, Liber, coll. «Raisons d'agir», 1996, 95 p.

•    Pierre Bourdieu, Contre-feux – Propos pour servir à la résistance contre l’invasion néo-libérale, Liber, coll. «Raisons d'agir», 1998, 126 p.

•    Pierre Bourdieu, Science de la science et réflexivité, Liber, coll. «Raisons d'agir», 2001, 238 p.

•    Pierre Bourdieu, Contre-feux 2 – Pour un mouvement social européen, Liber, coll. «Raisons d'agir», 2001, 108 p.

•    Pierre Bourdieu, Esquisse pour une auto-analyse, Liber, coll. «Raisons d'agir», 2004, 142 p.

•    Travailler avec Bourdieu, Flammarion, 2003 – Témoignages de 30 anciens collaborateurs de P. B.

•    Bourdieu et la littérature, Cécile Defaut Ed., 2010 – Contributions de 16 écrivains, dont Annie Ernaux, Pierre Bergounioux et Gisèle Sapiro.


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