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CULTURE / Photographie

Oser s’exposer!

E n ces temps marqués par la peur, il est tonifiant de rencontrer quelqu’un qui a du cran. Kosovare établie à Montreux depuis dix-sept ans, la photographe Mariposa Fa est une jeune musulmane qui expose actuellement de touchants autoportraits, dont des nus… en pleine Albanie! Interview d’une personnalité attachante, artiste dont les œuvres font vibrer les murs de la galerie ODA dans la ville de Shkodra et connaissent un vif succès malgré la pandémie.

Mariposa Fa, comment vous est venue cette passion pour la photographie?

En 2015, j’avais acheté mon premier appareil photo et je passai par une période assez sombre. Les médecins m’avaient découvert une maladie provoquant de fortes hémorragies. Je me sentais seule, noyée dans une souffrance que je n’arrivais pas à exprimer. La photographie a été une thérapie spirituelle et physique. Pour moi qui ai vécu une enfance dans la pauvreté, la guerre, les conflits politiques et la discrimination du fait d’être Albanaise et femme dans un système ultra patriarcal, il a été soudain vital de mettre en image ces émotions, d’exprimer mon vécu.

Pourquoi des autoportraits?

C’est pratique, le modèle est toujours disponible (rires) et le studio aussi puisque c’est le plus souvent chez moi. Je peux donc prendre le temps de mettre soigneusement en scène chacun de mes ressentis! J’ai notamment pris des clichés quand j’avais mes règles, ou quand je me sentais vraiment très triste. C’est vrai que certaines de mes photos ne sont pas gaies, mais je pense qu’il n’y a pas besoin d’insister sur les moments joyeux, car ceux-ci sont éphémères. Ce côté obscur, je le mets en évidence pour que d’autres se reconnaissent quand ils passent à leur tour un mauvais moment, pour qu’ils puissent se sentir moins seuls.

© Mariposa Fa

Soit un thème se présente spontanément, soit c’est un souvenir qui génère une photo, comme celle-ci prise en me remémorant mon enfance à Gjilan au Kosovo; on était quatre enfants et on avait peu de moyens, donc j’allais à l’école avec des souliers déchirés. Quand il pleuvait, c’était très lourd de les porter, surtout que les autres élèves se moquaient: il fallait que tout le monde dans l’école sache que je portais des souliers assez ouverts pour montrer les orteils! Je m’en suis sortie en me répétant «Tout le monde baisse la tête pour toi, donc toi tu gardes la tienne haute et tu continues, car là, ils ne voient que la surface et ne voient pas la richesse qu’il y a en toi». Cette période m’a permis de me concentrer sur l’essence des gens et pas sur leur apparence.

On sent une sacrée force, une révolte en vous…

On dit de moi que j’ai toujours trop parlé. Et une fille qui parle trop dans ma culture, ce n’est pas très bien vu parce que ça vous classe comme rebelle. Pour nous les femmes, plus on grandit, plus la liberté s’efface… Une fois, j’avais peut-être dix ans, je devais servir le thé lors d’une réunion d’hommes dans notre salon, soi-disant pour parler politique, mais je les ai entendus se réjouir que notre religion permette à un homme d’avoir sept épouses. Moi qui voyais déjà les femmes dans la maison travailler tout le temps, sans cesse debout, tandis que les hommes étaient simplement assis à attendre d’être servis, j’ai spontanément lancé: «Si un homme a le droit d’avoir sept femmes, alors une femme a le droit d’avoir tout un quartier d’hommes!» Furieux, mon grand-père m’a prise par le bras et jetée dehors. C’était une catastrophe pour lui. Je suis restée éveillée toute la nuit, car je ne comprenais pas ce qui était si dérangeant. Je n’ai compris que bien plus tard que pour les hommes, une réflexion pareille dans un monde de femmes soumises et opprimées présentait un grand danger. La vérité dérange.

© Mariposa Fa

Vous êtes de religion musulmane, venez d’un milieu très conservateur, et vous réalisez des autoportraits, souvent des nus. Ne prenez-vous pas de gros risques face aux intégristes?

Il faut parfois oser provoquer pour que les gens ouvrent les yeux. Je ne pratique pas ma religion et suis restée un peu ignorante, peut-être volontairement. Les règles sont trop contraignantes à respecter. Les photos où j’expose des parties de mon corps n’ont rien de vulgaire, je les travaille toujours longuement, en artiste. Mais c’est vrai que pour les intégristes, mon travail reste provocateur, insupportable.

Justement… Avant votre exposition, vous vous êtes fait connaître en postant vos photos sur Facebook et Instagram, ainsi que sur des sites de photographes. Les réactions étaient parfois très dures. Vous n’avez jamais eu peur?

Non, j’ai toujours assumé le fait de les montrer sur les réseaux sociaux. A un moment donné, je m’étais effectivement inscrite dans un groupe privé où se trouvaient des photographes albanais. J’y ai glissé le cliché ci-dessous en test pour évaluer à quel point les jeunes photographes et artistes sont ouverts d’esprit.

© Mariposa Fa

Je m’attendais à des réactions, mais pas à autant d’agressivité, jusqu’à lire «Dieu va te brûler…» ou «quel exemple tu montres à tes enfants!» Plus de deux cent commentaires négatifs! Une femme a pris ma défense. Elle s’est fait insulter à son tour. Un seul photographe, homme, nous a soutenues. J’ai compris que chez nous il y a vraiment besoin que quelqu’un provoque un changement dans les manières de penser, et je vais continuer à le faire chaque fois qu’il le faudra, avec beaucoup de courage et de fierté. Je sais que je ne fais rien de mal, que je peux inciter les gens à ouvrir les yeux et voir les choses différemment.

A force de poster sur les réseaux, vous avez été remarquée par une photographe albanaise également galeriste, Rozafa Shpuza, une autre mère-courage chez laquelle vous exposez actuellement «Nga Planeti Grua (De la planète femme)», consacrée à la femme multidimensionnelle. Comment cela se passe-t-il là-bas avec des nus comme celui-ci?

© Mariposa Fa

Après mon expérience avec les photographes albanais, je m’étais blindée, mais j’ai eu un superbe retour dans le domaine artistique, des professeurs d’université, des conservateurs de musée, d’autres artistes, beaucoup de femmes ont aimé mon travail, de nombreux échos positifs auxquels je ne m’attendais pas. Malgré les restrictions dues au Covid-19, des amateurs d’art de Macédoine, d’Italie, d’Angleterre et même d’Amérique sont venus. Pas de scandale donc… 

Et vos proches, comment ont-il réagi?

Ça a été plus compliqué, mais instructif. Comme je me suis exposée en me montrant exactement telle que je suis, j’ai contraint mes proches à s’exposer également envers moi: certains m’ont soutenue, d’autres m’ont rejetée. Ou purement et simplement ignorée. Aucun des amis Facebook de mon enfance ne s’est par exemple manifesté, alors qu’auparavant ils commentaient souvent mes publications. J’ai toutefois vécu le fait de m’être exposée comme une libération parce que cette exposition, c’est la vraie moi.

Vous avez tout de même reçu le soutien total de deux hommes kosovars, vos frères, cela vous a-t-il surprise?

Ils ont visité l’exposition à reculons, j’ai donc été étonnée de la fierté qu’ils ont manifestée à mon égard. Il est vrai que mes frères m’ont toujours connue très différente des autres. La pauvreté me rendait créative puisque je transformais les robes de ma grand-mère ou les vêtements de seconde main en habits d’un genre assez particulier pour me sentir bien dans ma peau. Toute la ville connaissait mon style original par rapport à ce qu’on portait tous les jours! Maintenant avec cette exposition, mes frères vont m’accepter pour ce que je suis. C’est une aide énorme lorsque je doute. Même quand ça me coûtait beaucoup d’énergie, j’ai toujours voulu rester authentique. Je ne regrette pas d’avoir tenu bon, d’être restée moi-même, car je ne serai jamais quelqu’un d’autre.

S’il y a un message que vous aimeriez passer suite à toutes ces expériences, où vous vous êtes quand-même trouvée selon vos mots, prête à tout perdre…

Pour moi le plus important, c’est la liberté. Personne ne nous l’offre. On doit y travailler nous-même, lutter pour elle et surtout le décider. Au final c’est grâce à la liberté qu’on comprend pourquoi on est là, il s’agit d’être vraiment, pleinement soi-même. Et puis, prendre sa liberté, c’est aussi la donner aux autres.


Mariposa Fa sur Facebook

Sur Instagram: @mariposafa

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