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CULTURE / Littérature

«Orléans»: critique d’un admirateur assumé

D es polémiques à rallonge ont entouré la sortie du nouveau roman de l’écrivain français Yann Moix. Mais «Orléans» est un ouvrage qui mérite d’être traité sur le plan purement littéraire. Celui-ci s’impose comme œuvre à part entière, jouant, comme l’autorise son statut de roman, avec les indices du réel et les licences de la fiction. Pour autant, Moix le narrateur n’aurait sans doute pas dû se réclamer de son «moi» réel. Critique d’un admirateur assumé de l’artiste.

«Parmi les galaxies, quand le monde humain ne sera plus, que Wagner ne se distinguera plus du silence, que les tragédies et les commotions se seront tues, que l’histoire sera scellée dans la crypte du néant, on distinguera peut-être le chant lamentable des enfants qui furent.»

Qui a déjà lu Yann Moix sait que du Moix écrit, c’est du Moix oral en mieux. N’y voyez aucune allusion à son film Grand Oral ni aucune connotation sexuelle: son truc à lui, c’est la littérature. Orléans, je l’ai lu après m’être rappelé que j’avais dévoré Rompre, son précédent roman, et Terreur, son essai sur le terrorisme sorti en 2017. C’est que l’homme fait partie des génies de la forme dans le paysage littéraire francophone actuel. Et, comme le disait Victor Hugo, «la forme, c’est le fond qui remonte à la surface». Entrer dans Yann Moix, c’est donc entrer dans la puissance d’une prose qui bouleverse par sa profondeur. Est profond celui qui saisit avec une grande et inédite justesse tout le mystère du quotidien, de notre rapport au monde. L’humain, toujours l’humain.

«En levant le nez dans le froid métallique, on apercevait des frondaisons de lucioles fixes au fond du ciel. Les étoiles ressemblaient à de fins éclats de glace pilée. La voie lactée aspirait dans son silence lointain le vacarme de la ville. […] La nuit du ciel, placée au-delà des événements, provoquait en moi un intense besoin de renouvellement. Je rêvais de sortir de l’enfant monotone que j’étais, dans lequel j’étouffais, pour me transformer en poney, en planète – en genou.»

Fatalement, il a fallu qu’un feuilleton médiatique entoure la sortie du roman paru aux éditions Grasset. D’abord, la polémique familiale. Yann Moix affirme avoir subi les coups de son père étant enfant, ce que ce dernier a nié, bien qu’il admette lui avoir infligé une «correction bien méritée» à deux reprises. Ce fut ensuite au frère de l’écrivain, Alexandre Moix, d’intervenir: selon ses dires, son frère Yann était en réalité le bourreau, non la victime. Alexandre Moix aurait subi des sévices réguliers de son frère, ce que leur père vient confirmer. La grand-mère apporte à son tour sa version des faits, et prend la défense de Yann. Et puis, tout aussi intrigante, l’affaire, révélée par L’Express, des contenus antisémites et négationnistes – dessins et textes – que Yann Moix a finalement avoué avoir produits quand il avait 21 ans.


Yann Moix présente ses excuses sur le plateau de Laurent Ruquier, en août dernier. © France Télévision

Le dysfonctionnement de la famille Moix, déballé dans le cadre des récentes polémiques, ne peut que heurter. La contradiction des témoignages nous interpelle, dans notre soif naturelle d’honnêteté et de cohérence. Mais n’est-il pas permis, en tant que lecteur, et en tant que lecteur seulement, d’estimer un roman en se fichant de savoir qui a martyrisé qui? Quant au passé antisémite de Yann Moix, bien sûr qu’il pose de graves questions. Mais je n’ai pas envie qu’on m’interdise de lire Céline ou Heidegger. Jugeons l’homme en tant qu’homme et l’artiste en tant qu’artiste.

Phénoménologie de l’enfance

Place, donc, à Orléans et à sa densité. Yann Moix écrit à la première personne et se plonge dans l’enfance de ce «je». Une enfance marquée par les violences d’un père et la cruauté d’une mère, qui le traite «d’enculé» dès son plus jeune âge. Une enfance de môme différent aussi, parce que doué, dissipé et rêveur, destiné à devenir un intellectuel. En même temps, comme le dit le narrateur d’une manière fort juste, il était différent des autres «comme tout le monde».

Yann Moix nous plonge dans l’universalité de l’enfance. Orléans, dont le découpage en chapitres correspond aux différentes années d’école, par ordre chronologique, rend brillamment «l’effet que ça fait» d’être un enfant, quel qu’il soit, et à n’importe quelle époque. Et c’est sans surprise «dehors», c’est-à-dire à l’école, que le jeune enfant battu va renifler de toutes ses forces la superbe évidence d’être au monde et d’être dans le monde, pour reprendre le vocabulaire d’Heidegger, que Moix affectionne. Alors que «dedans», condamné à vivre avec ce qu’il appelle ses «géniteurs», c’est le désir de mort qui prévaut, le tableau noir et la camaraderie lui apportent le désir de vie. Et même de vie éternelle, car le propre des enfants, ces demi-anges, est de ne connaître ni passé ni futur – seulement le présent.

«Je me conçus dès lors comme éternel; sans souci de disparaître, j’allais pouvoir connaître infiniment chaque camarade, prendre des millions de goûters dans toutes les familles.»

Or, c’est dans la singularité du récit fait par Moix qu’apparaît le problème: écrire un roman, c’est de toute manière brouiller les pistes et exprimer une vérité sentie fondée sur l’illusion de la réalité. L’artiste n’a dès lors pas intérêt à rappeler qu’il est un homme, et affirmer que cette histoire est son histoire. Surtout quand le sujet est sensible, objet de controverses, et que les personnages du récit renvoient à des êtres réels. Orléans est une œuvre si belle et si fine, si directe et précise dans ses descriptions, que son créateur eût pu s’en contenter. Car ce que délivre cette fiction est plus vrai et plus fort que tout témoignage:

«Seule la biologie me liait à eux, et la biologie n’est pas grand-chose. Elle comporte toujours une malédiction: cette ressemblance physique, cette gestuelle héritée qui, lorsque l’heure est tardive et qu’on se retrouve seul face au miroir d’un appartement vide, d’une chambre d’hôtel tel dimanche d’août, donne envie de se tirer une balle dans la tête. La mort me débarrasserait bientôt de moi-même, c’est-à-dire d’eux.»

Le premier et dernier premier baiser

Une fixette sur la maltraitance nous empêcherait de mettre en évidence les autres tours de force de cette œuvre. Et notamment le récit des premières amours, forcément liées à l’univers scolaire. L’écrivain nous touche par ses réflexions sur le premier baiser, qui est surtout par définition un dernier premier baiser. Il dégaine un humour de bon goût, celui d’un homme libre et spirituel, quand il est question des premières pulsations et frustrations de puceau. Ainsi nous rappelons-nous avec délice notre adolescence: nous ne pensions strictement qu’au sexe, mais l’hypocrisie des conventions nous rendait, le jour venu, indifférents aux poitrines et autres fessiers qui défilaient, omniprésents, devant nous:

«Chacun faisait, quand il croisait Sabine Antonini et ses lèvres de pulpe, comme si elle fût un étau de menuisier, un chou-fleur, une statue équestre. Ambassadrice, sous la couette, de nos hoquets pornographiques, reine des appétences les plus licencieuses, elle était presque boudée quand nous la croisions.»

On pourra bouder Monsieur Moix. Ne boudons pas Orléans et son auteur.


Yann Moix, Orléans, Grasset.

Jonas Follonier

Etudiant, journaliste et musicien, Jonas Follonier est le rédacteur en chef de la revue mensuelle «Le Regard Libre», ...

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