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CULTURE / Festival

Le LUFF ne sera pas victime de son succès

I l est à la culture ce qu’un coup de bêche asséné sur la tête est au jardinage, le Lausanne Underground Film Festival revient faire suer les pupilles et fendre les tympans depuis le Casino Montbenon jusqu’au 21 octobre. Formule gagnante, la programmation de la 17e édition reste fidèle à sa mixture d’origine avec au menu: exploration visuelle, sécrétion sonore et catharsis en tout genre.


Mabrouk Hosni Ibn Aleya


Dédié aux expériences sonores et au cinéma indépendant sous mescaline, le LUFF continue dans sa lancée à cultiver la marginalité et à semer le trouble au sein des canons de l’esthétique officielle en hissant sa bannière au Casino Montbenon et en déployant 106 films, 4 soirées musique, 5 compétitions internationales, 29 performances sonores, 7 cinéramas, 5 workshops à travers Lausanne, jusqu’au 21 octobre. 


Affiche © Tiphaine Allemann, Dimitri Jeannottat  Pierre Charmillot.

Musique

Niveau sonore, le LUFF reste fidèle à sa démarche, poussant l’auditeur à se questionner ce qu’on lui sert aux tympans: musique, anti-musique, expérimental, art brut, bruit? Où se situent les frontières? Sans y répondre, la programmation sonore 2018 creusera toujours plus loin le malentendu, continuant à dépecer la bête pour mieux se concentrer sur son aspect performatif.

Ainsi, Phill Niblock, qui ne se dit pas musicien, mais artiste intermedia a ouvert mercredi le bal avec un programme de quatre pièces de drones lourds et épais. Jeudi 17 octobre à minuit tapante, Joe Colley s’appliquera à annihiler le «soi» de l’artiste et le statut d’auteur en tentant désespérément et conceptuellement d’ausculter les phénomènes audios à partir de situations instables, de live et d’installations. Guttersnipe fera éructer une batterie et teinter un tas de ferraille balancé sur une guitare dans une hystérie bioluminescente hyperaccélérée bien queer. Une marée noire harsh noise déversée par Chris Goudreau se chargera de noyer le cénacle dans un va-et-vient apocalyptique oscillant entre brutalités extrêmes, coupures succinctes, boucles infernales et transitions de musique concrète et électro-acoustique.

Vendredi 19 sonnera l’heure de la rédemption avec Martin Rev au tocsin. Demi-dieu grabataire et anonyme, punk avant l’existence même du mot et pionnier de la minimal synth dans Suicide, on lui doit la new wave, l’indus et la techno dont il a tracé les sillons à coup de synthés bon marché martelé aux cadences d’une boite à rythme bringuebalante. Révolutionnant l’électronique expérimentale en inventant un son analogique, dissonant et électrifiant, son avant-gardisme lui a valut de récolter quelques haches balancées sur scène lorsqu’il faisait l’ouverture de Clash aux côtés de son duo, le regretté Alan Vega. Ayant depuis gardé l’habitude de jouer d’une seule main pour parer aux offrandes de l’autre, il enchaînera en solo ses démolitions sonores sur les visuels «psycho-modernistes» de Divine Enfant.



Martin Rev : (à sa gauche Alan Vega) © DR

En digne héritier, Scorpion Violente continuera faire éructer synthés et boîtes à rythmes au rythme d’une techno patibulaire et cold wave distillée dans un savant mélange de sentiments enivrants et obsessifs. Un peu comme si l’on regardait un épisode de l’Inspecteur Derrick sous amphétamine devant une pizza en décomposition. Composé de Thomas et de Nafi (aka Noir Boy George) et membre de la Grande Triple Alliance Internationale de L’Est, le duo incarne une figure imminente d’une nouvelle vague électronique, hybride, bâtard de nom mais Ô combien riche en substance.

Cerise sur le monticule, Infecticide s’invitera samedi pour clore les festivités avec une danse de Saint Guy aux rythmes d’une ebm-stupidwave aussi conviviale qu’une bagarre générale et généreuse qu’une violence gratuite.

Cinéma

Paré pour embrocher le 7ème art d’une paire de cornes, la cuvée de cette année guignera du côté du Diable, à son culte fondé en 1966 par l’Américain Anton LaVey et à son étonnante relation avec le show-business et Hollywood en particulier. Au total quatre films formeront une rétrospective parmi lesquels citons Mansfield 66/67 qui retrace, ce soir à 18h15, l’histoire de la pulpeuse playmate de Playboy et actrice éponyme. Présentée à Anton LaVey et intégre l’Eglise de Satan, en devient prêtresse avant de connaitre une fin tragique. Existe-t-il un lien entre sa mort et l’obscur culte satanique? John Waters, Kenneth Anger, Peaches Christ, Mary Woronov soulèveront le voile. Dans la même lancée, Destruction of the Image, présentée pour la première fois en Suisse dimanche 21 octobre à 18:30 au Romandie, mettra en lumière le parcours de Steven Johnson Leyba. Un artiste peintre dont les œuvres organiques trônent dans les collections de HR Giger, Cronenberg, Genesis P-Orridge et bien d’autres. Ordonné prêtre de l’Eglise de Satan par Anton LaVey en 1992, il est à la tête du collectif d’artistes performers, United Satanic Apache Front, et expose dans ce film des actes sacrificiels emprunts de magie, elle-même issue de la nature, de l’individu et de ses créations artistiques détruites sur l’autel de l’anti-consumérisme. Les maudits sont les corporations capitalistes, Monsanto en tête. Ainsi peut se résumer l’ultime acte satanique selon Steven Johnson Leyba qui sera présent à la projection. Toujours dans la rétrospective, les œuvres qui ont défié la censure des années 70 de Michael Armstrong feront l’objet d’un hommage en présence du réalisateur avec cinq projections allant de l’horreur réaliste au fantastique nostalgique, en passant par la comédie sexy et la chronique criminelle.


La Marque du Diable.  Michael Armstrong, RFA, 1970 © DR

On alternera avec expérimentations visuelles audacieuses de l’autrichienne Billy Roisz, figure majeure de l’expérimental autrichien contemporain. Adepte du bidouillage sonore, elle trônera jeudi à 22h30 et vendredi 16h30 dans les salles obscures de l’Ecole de Jazz et de Musique Actuelle de Lausanne pour y triturer des images sur lesquelles elle triturera du son. Aussi minimalistes que conceptuelles, ses vidéos se jouent de perceptions pour entraîner le spectateur là où il ne s’y attend pas. Enfin, Peter Strickland viendra clôturer la saison, samedi à 20h15 au Casino Montbenon, avec In Fabric, un long-métrage se déroulant durant les soldes d’hiver d’un grand magasin très chic. Critique acerbe des normes commercial, on y verra graviter ses personnages autour d’une ensorcelante robe rouge. Cette dernière changera à jamais le cours de leur existence… 


LUFF 2018–Medley from LUFF on Vimeo.

Pour l'histoire

Dans la pure lignée du New York Underground Film Festival, c’est à Vevey que le Lausanne Underground Film Festival (LUFF) voit le jour en 2002 sous la houlette de l’Association pour la promotion de la culture indépendante (APCI). Avec 17 ans d’orpaillage dans les fosses septiques du 7ème Art et de maltraitance sonore à son actif, le LUFF se dévoile très vite comme une véritable table de dissection explorant les champs d’expression au-delà même de leurs entrailles. Anti-cuistre et outrancière, sa programmation, articulée en mash-up de films, met côte à côte la fine fleur de l’avant-garde haut du menton et les sombres productions de quartier à huit sous. 

Defektro | LUFF 2017. © Flickr

Entremêlant œuvres contemporaines et OVNIS du passé en avance sur leur temps, porno-conceptuels et courts-métrages home made, la bouillabaisse se mue un écosystème d’images et de sons et dévoile des formes de poésies singulières, brutes et étranges, parfois accidentelles, souvent abrasives. Injustement réduit à son seul aspect trash, poncif accolé à chaque fait s’écartant de la norme, le LUFF se présente pourtant comme l’un des rares espaces de libre expression faisant fi des conventions et des carcans esthétiques du moment. Une liberté parfois chichement payée lorsqu’en 2012, les organisateurs se sont vus contraint par la municipalité d’annuler le concert du groupe Oi Pollo sur la base d’un rapport de police arguant qu’il s’agissait «d’un groupe punk risquant d’attirer le même type de festivaliers, opposés à toute forme d’autorité... »

Tout en restant fidèle à son essence transgressive, le festival surf sur un succès populaire avec 13'000 spectateurs en 2015 et une renommée dépassant les frontières de la Suisse et de l’Europe. Proliférant à Tokyo et à Hong Kong, il vient désormais d'accoucher d'un rejeton prénommé Marseille Undergroud Film Festival (MUFF). 


Lausanne Underground Film Festival

Bon pour la tête est une association à but non lucratif, emmenée par un comité de bénévoles composé de Sarah Dohr, Geoffrey Genest, Anna Lietti, Denis Masmejan, Patrick-Morier-Genoud (président), Jacques Pilet, Chantal Tauxe, Faridée Visinand, Ondine Yaffi (ordre alphabétique).

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