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Culture

Livres / Les vicissitudes de la modernité

Sabine Dormond

14 décembre 2020

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Le fonctionnement, certes aléatoire, d’un photocopieur peut-il donner matière à un roman? Oui, à condition de réunir un auteur comme Daniel Fattore et un éditeur comme Hélice Hélas. Il fallait cette conjonction d’humour délirant et d’ouverture aux explorations littéraires les plus originales pour que le roman «Tolle, lege!» (ramasse et lis!) voie le jour en cette année de pandémie.



Triple champion suisse d’orthographe, président de la Société fribourgeoise des écrivains depuis 2013, Daniel Fattore a étudié les langues mortes avant de se lancer dans une carrière de traducteur aux CFF. Auteur de nombreuses nouvelles parues dans des anthologies, il a aussi publié en 2012 un recueil intitulé Le nœud de l’intrigue. Tolle, lege! est son premier roman.

Un roman joyeux et déjanté qui part d'une situation absurde à souhait pour soulever par la bande de vraies questions d’actualité. Celle de la fracture numérique par exemple ou de la déshumanisation induite par le progrès technologique. En latiniste chevronné, l’auteur s’emploie à dénoncer les vicissitudes de la modernité. Sans du tout se prendre au sérieux.

L’histoire se passe dans un évêché qui vit complètement en marge du progrès. Jusqu’au jour où il se dote d’une photocopieuse high tech au potentiel quasi illimité pour peu qu'on sache la dompter, ce qui n'est pas donné à tout le monde. Et avec cet appareil dont l’achat a asséché le budget de l’évêché pour dix ans, c’est un peu le diable qui fait son entrée dans la maison.

Naturellement préposé aux photocopies de par son statut d’apprenti, Paulo se trouve au premier front pour apprivoiser la bête. Débordé par les frasques de la machine, il va devoir faire appel au reste de l’équipe, de sorte qu’insidieusement, c’est toute la hiérarchie qui se mue peu à peu en assistante de l’apprenti. Et au final, c’est tout de même lui, le plus jeune, qui s’en sortira le mieux, la technologie ayant pour effet de provoquer un renversement des compétences.

Contrairement aux jeunes du monde réel qui semblent communier d’instinct avec l’informatique et reléguer les adultes au rang de handicapés, Paulo tente tout de même de passer par le mode d’emploi. Mais ce volume de plus de mille pages, dont la version japonaise (langue du fabricant) est complétée par une traduction latine (langue de l'acquéreur, mais pas de l'apprenti) et qu’on ne serait pas surpris de voir paraître un jour aux éditions Hélice Hélas, lui sera au final de peu d’utilité.

Face au photocopieur rétif, chacun recourt à la stratégie qui lui est propre, révélant en cela sa personnalité et la logique dont il procède: le factotum démonte l’appareil à la recherche d’une explication mécanique, l’évêque fait jouer ses relations internationales et se compromet avec le sorcier d’une mission africaine, la bonne sœur prie avec ferveur. Quant à la secrétaire, qui tape ses lettres sur une Remington millésimée 1920, elle se contente de prendre soin de sa personne et en particulier des ongles de ses orteils, afin de motiver l’apprenti. Ce qui fonctionne au-delà de toute espérance, car il règne au sein de l’équipe un désœuvrement propice aux rapprochements.

Truffé de jeux de mots et de gags parfois potaches, le récit conserve jusqu’au bout un ton léger et désinvolte. Mais quand, dans les dernières pages, l’Internet s’immisce dans ce havre préservé de la modernité, c'est toute la joyeuse équipe qui éclate et se disperse. Et on ne peut s’empêcher de voir dans cette fin le triomphe de la machine sur l'humain, devenu inutile.


Tolle, legge!, Daniel Fattore, Editions Hélice Hélas, 2020, 208 pages

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