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CULTURE / Littérature

Les femmes désirantes d’Andrea Camilleri

I l n’y a pas que le commissaire Montalbano dans la production littéraire de l’écrivain sicilien récemment disparu. Invitation à découvrir «Femmes», un délicieux petit bouquin largement autobiographique: on y découvre des Italiennes très entreprenantes face aux joies du sexe, longtemps avant 1968.

«Voilà ce qu’a été Andrea Camilleri: non seulement un homme libre, mais un homme qui a rendu possible, concret, réalisable le choix d’être libre.» Parmi les nombreux hommages rendus au grand écrivain sicilien, disparu il y a quelques jours à l’âge vénérable de 93 ans, celui de Roberto Saviano est particulièrement vibrant. Il rappelle que Camilleri n’a pas seulement créé le mondialement célèbre commissaire Montalbano, il a aussi été un intellectuel citoyen, engagé et courageux.

Lorsque j’ai appris sa mort, je finissais de découvrir une facette plus intime du personnage à travers un délicieux petit bouquin largement autobiographique intitulé Femmes. Il vaut le détour. Camilleri y dessine une galerie de figures féminines qui ont marqué son parcours, imaginaire, sentimental, charnel. L’édition originale de Donne a paru en 2014, notre fringuant narrateur allait alors sur ses 90 ans. La fraîcheur des souvenirs qu’il convoque est bouleversante. Tout comme l’empathie, le respect, l’admiration et la tendresse dont il témoigne pour ses sœurs en humanité.

Beatrice et les autres

Plusieurs femmes de la galerie sont pourtant des chaudes lapines que d’autres n’hésiteraient pas à humilier verbalement. Et c’est l’aspect le plus étonnant du bouquin: la plupart des figures évoquées sont issues de souvenirs de jeunesse, on est donc dans les années d’après-guerre, en Sicile. Mais les femmes que l’on découvre font joyeusement exploser le cliché de la pauvre Méridionale courbée sous le joug du patriarcat.  

Prenez Beatrice. Seul son prénom la rapproche de la muse désincarnée de l’auteur de La Divine Comédie, «objet non pas de l’amour, mais du vice solitaire, entièrement mental, de Dante», rigole notre auteur. Avec la Beatrice de Camilleri, on est à l’été 1944, un an après la fin de la guerre en Sicile, avec une bande d’amis «à l’orée des vingt ans» pris d’«un grand appétit de vivre» et qui nagent et dansent et mangent des pizzas jusqu’au matin entre plage et maisons de vacances parentales. Un jour, deux d’entre eux, Beatrice et Filippo, annoncent leurs fiançailles. Mais le narrateur comprend vite que la jeune fille s’est fixée un objectif à atteindre avant de se marier: faire l’amour avec lui. Ni une ni deux, elle bricole un stratagème et notre jeune héros passe fougueusement à la casserole entre plage brûlante et falaise à oursins.

Le pourquoi de ce plan cul inattendu? Le mystère reste entier: «A l’époque, je ne lui avais pas posé de questions et je ne m’en poserai pas davantage soixante-dix ans plus tard», écrit, placide, Andrea Camilleri. Simplement reconnaissant d’avoir goûté au plaisir d’être objet de désir, de se laisser emporter par lui: passif, consentant, participant.   

Au nez et à la barbe...

Il n’y a pas que des femmes heureuses et épanouies dans le livre de Camilleri. Prenez Oriana, fille de cheminot socialiste réduite à se prostituer pour nourrir sa famille trop peu mussolinienne. Mais les cadres du parti tombent comme des mouches après la passe: on raconte que la belle réussit à concentrer «là» sa haine du fasciste. Prenez Lulla, sœur disgraciée de la belle Mirella. Elle «veut» Gianni, soupirant de cette dernière, et Mirella, bonne fille, convainc Gianni, «par amour pour [elle]», de baiser sa soeur. Lulla tombe-t-elle amoureuse après cela? Point du tout. Elle voulait juste tirer un coup. Les femmes de Camilleri ne sont pas toutes épanouies mais elles sont entreprenantes, combattives, activement désirantes. Le jeune Andrea s’est fait abondamment draguer par des ardentes qui, comme disait l’autre, ne pensaient qu’à ça.

A lire Donne, on vérifie une vérité encore largement voilée par les brouillards d'un bovarysme persistant, relayé par les comédies sentimentales à l’américaine: la femme activement désirante n’est pas une nouveauté anthropologique tardive, issue du féminisme occidental post-soixante-huitard. Elle est là depuis la nuit des temps et elle trouve le moyen de prendre son pied au nez et à la barbe du patriarcat.


Femmes d’Andrea Camilleri, Fayard, 2016, 235p.

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