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CULTURE / Livres

La rage de vaincre

A vec le micro-roman «Giulia» paru chez BSN Press, la Lausannoise Claire Genoux réussit le pari de se glisser dans la peau d’un handicapé de la parole. De la communication à tout le moins. Sacré défi pour une personne aussi à l’aise dans l’expression verbale qu’une poétesse enseignant à l’Institut littéraire de Bienne!

Des phrases abruptes, rocailleuses, pleines d’aspérité. Pour dire la montagne, le dépassement de soi, l’envie de grandeur. Le besoin de considération. Quitte à en baver, quitte à braver la colère de la montagne, la tempête, le froid, la nuit. Parce qu’un homme, ça ne recule devant rien. Et parce que la victoire, il la lui faut, c’est une question de survie sociale. Alors quand l’amour s’en mêle, forcément, ça ne tombe pas au meilleur moment.

Au fil de ce monologue d’une centaine de pages, le lecteur entre ainsi, par petites touches, dans la détresse d’un homme qui n’a pas réussi à se faire sa place dans le village où il vit. Et qui mise sur une course d’alpinisme pour obtenir enfin la reconnaissance et le respect auxquels il aspire depuis toujours. Sur la Course avec un C majuscule tant elle incarne à ses yeux l’occasion de revanche, de réhabilitation.

Mais la montagne est une amante exigeante et possessive qui s’accommode mal de la présence de Giulia dans la tête du narrateur. Surtout quand cette présence se teinte d’une culpabilité qu’on sent grossir au fil des pages. Car on devine petit à petit que le couple s’est disputé. Rien de bien grave à première vue, si ce n’est que ce conflit évoqué en filigrane restera à jamais leur dernière interaction, puisque Giulia est morte. Et un deuil, qu’on le veuille ou non, ça pèse sur les épaules. Même si un homme, ça ne pleure pas.

L’auteure parvient à nous rendre attachant ce personnage si dur avec lui-même et si à l’étroit dans sa représentation de la virilité qu’il lui faut toute la montagne comme salle de sport pour essayer de compenser. Le profil type pourtant de celui qui, à force de se contenir, pourrait finir par exploser. Sans quitter le point de vue narratif de ce héros muré dans le déni, Claire Genoux nous fait apparaître toute l’étendue de sa vulnérabilité.

Forte d’une douzaine de titres à l’heure actuelle, la collection Uppercut de BSN Press rassemble des romans très courts, consacrés chacun à un sport particulier. Mais derrière ce prétexte, le lecteur s’aperçoit peu à peu que c’est de violence domestique qu’il est question dans «Giulia». Un sujet abordé pour une fois à travers le point de vue du bourreau. L’auteure montre comment celui-ci se laisse piéger par l’injonction à la virilité. Tout ce qu’il endure pour s’y conformer. Tous les moyens d’expression dont ce diktat le prive, ne lui laissant plus, face à la souffrance, que le déni ou la violence.

Tout auteur se doit de défendre son personnage, de lui donner une chance. Il fallait toute la délicatesse et la sensibilité d’une poétesse comme Claire Genoux pour aborder un sujet aussi explosif sans tomber dans le misérabilisme ou la condamnation stérile. Par son regard, Claire Genoux rend le monstre humain et lui offre ainsi, peut-être, ce début de réhabilitation qu’il cherche si désespérément au sommet des falaises.


Giulia, Claire Genoux, BSN Press, 2019, 104 pages

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