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Culture / La mise à mort sacrificielle de Damien Hirst


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Imaginez les femmes de Downton Abbey, ou celles du Swinging London des années 60. Eblouissantes d'élégance, de style et de sous-entendus. Sautez jusqu'en 2020 et voyez ces jeunes Londoniennes, leurs corps flasques débordant de leurs robes trop courtes, ivres mortes, visages botoxés à peine visibles derrière des couches de maquillage bon marché. Appliquez maintenant cela au monde de l'art.



Visualisez Bacon, Freud et Hockney, pour ne nommer que quelques-uns parmi les grands artistes de l'Angleterre d'après-guerre. Pensez maintenant à la scène des années 2000, et une figure émerge immédiatement au-dessus de toutes les autres, celle de Damien Hirst.

Dans un article cinglant de mars 2024, le Guardian accuse Hirst, dont la fortune est estimée à 400 millions de dollars, d'avoir falsifié les dates de nombreuses œuvres. Ce trucage apparemment inoffensif a déclenché une tempête de critiques qui, au cours des deux derniers mois, a pris des proportions stupéfiantes. C'est comme si tout le phénomène Hirst s'effondrait soudainement, disséqué comme jamais auparavant et réévalué sous un jour des plus défavorables. Hirst n'est pas seulement l'artiste le plus riche du moment, il est aussi le miroir fidèle des dérives du marché de l'art, et peut-être aussi de notre société en général.

L'histoire de la falsification elle-même semble banale, mais elle est plus révélatrice qu'il n'y paraît. Le crime décrit par le Guardian consiste à dater des œuvres de 2016, alors qu'elles ont été réalisées en 2019. Et d'autres rapports affluent, montrant que ce n'était pas un cas isolé, et que Damien Hirst et sa société Hirst Science sont familiers de cette falsification évidente, affirmant que ce qui compte, ce n'est pas la création de l'œuvre, mais sa conception dans l'esprit de l'artiste. Essayez d'appliquer ce raisonnement à la technologie: «Votre Honneur, j'ai en fait inventé l'iPhone dans mon esprit en 1993». La gestion de crise de l'avocat de Hirst Science n'est pas exactement modeste: «Les artistes ont parfaitement le droit d'être (et sont souvent) incohérents dans la datation de leurs œuvres.» Doubler la mise, être audacieux et ne jamais s'excuser, tout cela fleure un discours de Boris Johnson. L'idée d'antidater est simplement de créer de la valeur artificiellement là où il y en a beaucoup moins intrinsèquement. La même œuvre datée de 2019 vaut moins que si elle est datée de 2016. Les requins dans du formol étaient excitants dans les années 90 mais plus tellement aujourd'hui? Qu'importe, Hirst en fabrique un en 2017 et le date de 1994. Mais quel est l'intérêt quand on vaut déjà des centaines de millions? Parce qu'il ne s'agit pas de cette œuvre d'art mais de la valeur marchande de l'artiste en général.

Un article du New York Times de 2022 expliquait que Damien Hirst utilisait le marché de l'art comme son principal média. Rien ne pourrait être plus précis. Depuis ses prémices modestes au début des années 90, la trajectoire de la superstar née à Bristol a été étroitement liée à des tactiques de marketing agressives et à une spéculation financière constante. J'ai demandé à ChatGPT de comparer le marché immobilier londonien et la valeur de Damien Hirst au cours des vingt dernières années. La conclusion est la suivante: «De 2000 à 2020, le marché immobilier londonien a démontré une croissance régulière et une stabilité, tandis que les œuvres de Damien Hirst ont montré une plus grande volatilité mais un potentiel de rendements élevés. Les investisseurs cherchant une croissance stable pourraient préférer l'immobilier, tandis que ceux prêts à accepter un risque plus élevé pour des récompenses potentiellement plus importantes pourraient envisager d'investir dans l'art contemporain.» Même l'IA comprend que lorsque Hirst est concerné, ce qui compte, c'est le retour sur investissement, pas l'art.

La carrière de Hirst est étroitement liée à la figure de Charles Saatchi. Géant du marketing, Saatchi commence à investir massivement dans l'art dans les années 80. Ciblant les écoles d'art, il y achète tout ce qu'il peut pour une bouchée de pain, stocke le tout dans des entrepôts en attendant que l'un de ses artistes prenne soudainement de la valeur. Il apprend ainsi à toute une génération d'artistes et de collectionneurs que l'art n’est après tout qu'une marchandise parmi d’autres, que le goût n'a pas d'importance et que l'argent est le seul critique respectable. Il reconnaît immédiatement le pouvoir du jeune Damien et organise sa première exposition solo, achetant de grandes quantités de ses œuvres. Bien que les deux aient fini par se brouiller, le leader de ce que Saatchi a appelé les Young British Artists (YBA) n'a jamais oublié la leçon. Dès lors, toute sa vie sera dirigée vers la création de valeur par des tactiques de marketing innovantes, privilégiant toujours le choc au contenu, le scandale à la réflexion. Et le marché le récompense plus que généreusement. Il embaume des animaux dans du formol, déclare que les armoires à pharmacie sont de l'art, couvre des kilomètres carrés de papier de points colorés, se lance dans les NFT avant de faire rapidement marche arrière et réalise des sculptures à partir de centaines de diamants. Essayez d’y déceler ne serait-ce qu'un soupçon de cohérence, vous serez vite découragé. Comme le déclare sa collègue YBA Tracey Emin, Hirst est devenu «une classe à part». Mais elle se retient de décrire ce que cette classe représente.

Cela va si loin que Hirst, contournant les galeries, bat le record aux enchères pour un artiste vivant en 2008, lorsque sa vente rapporte 198 millions de dollars chez Sotheby's. Pendant quelques années à cette époque, la stature de Hirst, ses frasques (éteindre une cigarette avec son pénis pour les caméras) et ses lunettes surdimensionnées éclipsent pratiquement tous les autres artistes contemporains.

Mais les signes avant-coureurs sont déjà visibles. Le record d'enchères de 2008 ne sera jamais battu. Depuis lors, la valeur globale de Hirst sur le marché a augmenté, mais il n'a plus jamais battu de nouveaux records et n'a pas réussi à exciter les acheteurs de la même manière. Même sa vache embaumée, bien que vendue pour 10 millions de dollars, n'aura pas dépassé la réserve de 12 millions de dollars fixée par Sotheby's. Les collectionneurs ont commencé à s'agiter et à se demander si Hirst n'était pas une sorte de Bernie Madoff du monde de l'art, un conteur extraordinaire mais au final un charlatan.

Ainsi, lorsque l'article du Guardian a paru il y a deux mois, les critiques et les experts semblaient prêts à lui mordre la jugulaire. Ce scandale pourrait être une excellente opportunité pour le marché de l'art de prendre conscience de l'étendue de ses propres dérives. La chute de Hirst, bien que relativement inoffensive pour lui-même, pourrait marquer un nouveau départ, une manière pour le monde de l'art en général de dire qu’il est temps de mettre un frein à cette folie, que la spéculation financière est une chose mais l'art en est une autre; que le savoir-faire, la profondeur et la sincérité vaudront toujours plus que le marketing et le retour sur investissement.

Mais pensez au Loup de Wall Street de Scorsese. Pendant plus de deux heures, servi par un di Caprio exceptionnel, Scorsese dissèque et explique exactement comment fonctionne le monde occidental aujourd'hui. Le Loup de Wall Street est la condamnation la plus accablante de notre obsession collective pour l'argent, la gratification immédiate, et notre propension à nous dire que mentir et tricher sont acceptables tant que nous gagnons. Mais le film sera complètement snobé aux Oscars, Hollywood faisant presque mine de l'ignorer. La même chose pourrait bien arriver à Damien Hirst dans une histoire classique et déprimante de bouc émissaire. Nous décapitons le plus visible des méchants pour pouvoir reprendre nos affaires le plus rapidement possible. Hirst semble avoir été assez conscient de sa véritable nature artistique lorsqu'il citait dans une interview de 2021 avec (encore) le Guardian l'aphorisme de John Lennon: «Avant-garde est un mot français pour connerie».

VOS RÉACTIONS SUR LE SUJET

2 Commentaires

@Chan clear 06.06.2024 | 15h27

«Quel plaisir de lire ces quelques lignes. C’est tellement ça !
Ce qui parait absurde , c’est le fait de nous présenter des expos ou des spectacles dont on ressort «  mal » qui nécessite une personne pour expliquer la démarche sinon incompréhensible , avec un public qui fait semblant de comprendre ou n’ose pas contrer par courtoisie. Heureusement nous sommes libres d’adhérer ou pas….encore heureux:))»


@Chan clear 06.06.2024 | 15h28

«Quel plaisir de lire ces quelques lignes. C’est tellement ça !
Ce qui parait absurde , c’est le fait de nous présenter des expos ou des spectacles dont on ressort «  mal » qui nécessite une personne pour expliquer la démarche sinon incompréhensible , avec un public qui fait semblant de comprendre ou n’ose pas contrer par courtoisie. Heureusement nous sommes libres d’adhérer ou pas….encore heureux:))»