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CULTURE / POLITIQUE

La bêtise de la bourgeoisie libérale

D ans son dernier livre, François Bégaudeau tend un miroir à une classe sociale qu’il a observée anthropologiquement, constatant qu’elle ne pensait pas. «Histoire de ta bêtise» est un ouvrage insolent, parfois un peu moqueur, mais pas un pamphlet, plutôt une réflexion.

Sur les plateaux de télévision, il est comme le cousin, l’oncle ou le fils insolent qui profère des grossièretés lors d’un repas de famille. François Bégaudeau renvoie les bourgeois face à eux-mêmes et ça leur est très désagréable. Les bourgeois libéraux, pour être précis, ceux qui oscillent politiquement entre le centre gauche et le centre droit en fonction de ce qui sert au mieux leurs avantages. Son passage sur le plateau de C à vous, sur France 5, par exemple, est tout à fait amusant. Emblématiques de l’entre soi médiatico-politico-culturel parisien, Anne-Elisabeth Lemoine et ses chroniqueurs ont passé un sale quart d’heure. «Ne vous faites pas plus bête que vous n’êtes», a balancé François Bégaudeau au journaliste Patrick Cohen, tandis que l’animatrice regardait son invité comme s’il venait de renverser la soupière sur la tête de son vis-à-vis (la vidéo).

«Ne vous faites pas plus bête que vous n’êtes», 
François Bégaudeau à Patrick Cohen

Et c’est bien de bêtise dont il était question, puisque l’essayiste était là pour parler de son dernier livre: Histoire de ta bêtise (celle des bourgeois, donc), paru aux Editions Pauvert.

Si François Bégaudeau est invité dans ce genre d’émission, c’est parce qu’il est un intellectuel parisien, un auteur prolifique, un chroniqueur télé (Le Cercle sur Canal+, Ça balance à Paris sur Paris Première), un critique, une palme d’or à Cannes (en 2008, avec Entre les murs, un film tiré de son livre, dont il a écrit le scénario et dans lequel il joue son propre rôle de professeur dans une ZEP, une zone d’éducation prioritaire)… Bref, il est censé faire partie du sérail, sauf qu’un très mauvais esprit l’agite, qu’il jette un regard insolent et indocile sur son milieu et ses contemporains, qu’il préfère Karl Marx à Raphaël Gluksmann et qu’il utilise son aisance rhétorique et ses capacités intellectuelles pour analyser de manière critique le spectacle de la société plutôt que pour y participer.

La bourgeoisie a peur 

Histoire de ta bêtise a été inspiré par l’élection présidentielle française de 2017. Par son deuxième tour, pour être précis, lorsque l’auteur a été sommé, comme tout le monde, de voter pour Emmanuel Macron afin de contrer Marine Le Pen. Ce qu’il n’a pas fait, ne voulant choisir entre la peste et le choléra. «L’élection par quoi le citoyen délègue et donc abdique sa souveraineté est le pic de jouissance de ta libido citoyenne. Sur ce point comme sur le reste nous sommes à front renversé. Tu tiens l’élection pour le lieu exclusif de la politique, je tiens que la politique a lieu partout sauf là.»

Il utilise donc le tu pour s’adresser à son lecteur bourgeois: «Si tu es parlé par ta condition, par ta position, tu n’y es pour rien. Je ne viens pas te juger mais te nommer».

Pour François Bégaudeau, la bêtise de la bourgeoisie est d’abord et principalement provoquée par la peur. La peur de quoi? «Peur d’une pandémie de cancers corrélés au terrorisme chimique des multinationales de l’agroalimentaire? Peur d’un nouvel épandage d’actifs financiers toxiques sur des ménages surendettés? Peur d’un doublement des mal-logés, suite à une nouvelle crise systémique? Peur de la disparition de l’hôpital public à force de rationalisation des coûts?» Non, bien sûr, la bourgeoisie n’a pas peur de ça, elle a même voté pour le candidat (Macron) qui allait favoriser toutes ces choses. La bourgeoisie a peur, une peur bleue, de ce qui peut remettre en cause son existence, son confort, ses privilèges, son monde. «Définition du peuple dans ton dictionnaire intime? Ce qui te menace. Menace ta place. La repère, la conteste, parfois l’assiège.»

Le réel est une sardine

C’est ainsi que la bourgeoisie, qu’elle soit de gauche ou de droite, «imagine trouver de l’intérêt à ce qui est bon, quand tu juges bon ce qui sert ton intérêt. Tu prends pour des qualités objectives de la société les bénéfices qu’elle t’octroie». Et tout ce qui vient remettre en cause ses intérêts est qualifié de «populisme», donc disqualifié. Comme toute pensée critique. «Une des modalités de ta bêtise est de bloquer la pensée à l’échelon moral, c’est-à-dire en deçà de la pensée. Penser c’est toujours penser le réel et le filet de pêche moral attrape peu du réel. Trop grosses mailles, poisson trop fin. Le réel est une sardine.» 

François Bégaudeau fait objectivement partie de cette bourgeoisie qu’il dénonce. C’est pour cette raison qu’elle ne peut pas lui interdire ses salons et ses plateaux de télévision comme elle le fait pour la plèbe. Mais il revendique une différence: penser. «L’écart entre ma condition et ma pensée tient de la perversité. Ma vie textuelle. Ma vie textuelle fait de moi un déviant. Elle m’intègre à la tripotée de tordus pour lesquels la pensée – sa force, sa rigueur, sa justesse, sa beauté – est un enjeu en soi. Les pensées sont des affects et en moi elles sont particulièrement affectantes. (…) Je ne suis pas désintéressé, je suis tordu, je suis bizarrement foutu. Contre mes intérêts directs je privilégie des intérêts obliques comme le gain d’euphorie quand je m’embarque dans un développement complexe et lumineux, quand une formulation fait l’effet d’une torche qui, comme pointée sur un renard planqué derrière la nuit, éclaire un point du réel.»

L’idéologie dominante

Et l’on comprend alors que l’on se trompe en qualifiant de «pensée dominante» celle attribuée au marché, au commerce, à la bourgeoise. Il ne s’agit pas d’une pensée mais d’une idéologie, «un corpus de convictions figées, jusqu’au systématisme, à la partialité aveuglante».

François Bégaudeau croit à la lutte des classes. Et il explique au bourgeois: «Ton mot d’ordre, ton mot visant à la préservation de l’ordre est: tout sauf les classes. Tout sauf cette découpe-là du réel. Tout le reste tu peux le digérer.» Oui, la bourgeoisie libérale a tout fait pour nier les classes, pour diviser ses adversaires potentiels, pour que de l’autre côté du champ de bataille les troupes soient morcelées: origines géographiques, religions, genres, sexualité… Tout pour qu’elles ne se regroupent pas, n’avancent pas unifiées, donc renforcées, à l’assaut du pouvoir.

Histoire de ta bêtise n’est ni un pamphlet ni un programme politique. C’est une réflexion, un miroir tendu à la bourgeoisie. «Le présent livre n’entend pas démontrer que tu as tort, mais que tu ne penses pas. (…) Bourgeois en herbe, tu me disais: l’égalité c’est impossible, c’est utopique. Et moi gauchiste en herbe: admettons que c’est impossible, mais le souhaites-tu? Et toi: c’est utopique. Et moi: mais le souhaites-tu? Et toi: c’est utopique. On avait de bonnes discussions.»

Le livre de François Bégaudeau n’est ni moralisateur ni idéologique. Il est une invitation à penser, à se penser. C’est si rare…  



Histoire de ta bêtise, François Bégaudeau, Pauvert

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