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CULTURE / Philosophie

La bande à Spinoza

O ui, c’est en bande que le philosophe conçu une philosophie de la joie et une doctrine de la liberté. Sous une forme romanesque, un livre relate cette aventure, qui a pour cadre Amsterdam et pour époque le XVIIe siècle. Quand la philosophie se lit comme un roman.

Le philosophe Baruch Spinoza a été remis au goût du jour – indépendamment de sa volonté – par le fringuant et actuel président de la République française, Emmanuel Macron. C’est en effet au philosophe d’origine juive que le «Jupiter» français a emprunté sa formule «les passions tristes», celles de ses opposants qu’il adore pointer du doigt, leur opposant ses «passions joyeuses» à lui.

Mais qui était Spinoza? Un ouvrage vient de paraître qui nous en dit plus, beaucoup plus sur le philosophe. Suivant les destins capricieux des familles, des amours, des amitiés et des idées, Le Clan Spinoza, livre foisonnant, original et palpitant, dessine la figure inédite d’un penseur mondain, bien ancré dans le réel de son temps, et mobilise toutes les ressources du roman pour faire renaître le monde dans lequel a vécu le théoricien, au XVIIe siècle, entre Amsterdam et La Haye, dans cette Europe qui a assisté à l’avènement de la Raison Moderne.

L’ouvrage célèbre principalement les aventures de ceux qui partirent à la conquête de la liberté, hommes et femmes oubliés par l’Histoire, pour ce qui est de la plupart d’entre eux, pourtant si hauts en couleurs. Saül Levi Morteira, le grand rabbin de la communauté juive d’Amsterdam, Adriaen Koerbagh, un encyclopédiste en avance d’un siècle sur son temps, Franciscus Van den Enden, un activiste forcené, Nicolas Sténon, un anatomiste de génie, Sabbataï Tsevi, le génial nouveau Messie des Juifs et tant d’autres encore… Maxime Rovere, jeune philosophe contemporain, mobilise toutes les ressources du romanesque pour faire renaître le merveilleux et riche XVIIe siècle à Amsterdam et la passionnante existence de l’un de ses penseurs phares.

Un roman bouleversant

Maxime Rovere bouleverse complètement l’idée commune que l’on se fait habituellement de Spinoza, toujours présenté comme le penseur le plus privé et le plus solitaire, comme le sage le plus pur, le philosophe le plus inactuel. Bien au contraire, l’auteur nous le montre plongé dans la vie quotidienne, possédant des correspondants partout, s’impliquant à fond dans les débats de son temps.

Spinoza, né en 1632, dans une famille de juifs marranes lusophones, et mort en 1677, est surtout universellement connu pour être celui qui mis radicalement en doute la légitimité des rites et pratiques religieuses.

Pourquoi la forme romanesque? 

Maxime Rovere explique que la forme romanesque s’est imposée à lui car ce qu’il désirait montrer, c’était le rapport entre une vie de philosophe et la formation d’une pensée. C’est ainsi qu’il s’est vite rendu compte que ce n’est jamais un seul personnage qui est à l’origine d’une pensée mais toujours plusieurs, tout un réseau finement enchevêtré, un flux incessant d’influences contradictoires.

Quelque chose de vivant, de fluide… 

A Amsterdam, au XVIIe siècle, l’amitié est prise très au sérieux. Entre philosophes, elle est prise encore plus au sérieux. Ce qui signifie que ce sont des gens qui vont grandir ensemble, se parler beaucoup, étudier dans des directions différentes et pourtant être sans cesse en lien. Oui, il s’agit bien de la vie d’un clan, d’une bande, d’un groupe d’amis. Le livre nous entraîne dans l’aventure d’une philosophie vivante, d’une philosophie en train de naître.

Un défi  

Ce n’est pas facile d’expliquer ce qu’est le spinozisme. Lorsque je vous affirme que cette façon de penser est la philosophie elle-même, son noyau dur, la justification de son existence, êtes vous plus avancés? N’en doutez pas, la réponse est: oui! Le spinozisme est la philosophie de la totalité, de la nécessité et de l’éternité. C’est le plus parfait modèle de tous les systèmes philosophiques ayant existé, le système lui-même!

Il n’y a pas d’autre modèle, à notre connaissance, d’une œuvre philosophique aussi libératrice et ayant valeur de contestation globale et radicale, et ceci portant sur tous les domaines sans exception aucune. C’est un geste de subversion et un athéisme de fait dès le XVIIe siècle, un système qui par sa rationalité interne était capable d’opérer une synthèse entre la totalité, une explication globale du monde, et une sagesse personnelle, une sagesse de l’existence singulière et heureuse.

C’est une éthique, une philosophie de la joie et une doctrine de la liberté.

Une époque de grands changements  

Cette philosophie naît à un moment où la Bourse et la Banque, ces nouvelles divinités calvinistes, se développent de concert, ce qui met en valeur une bourgeoisie montante. Il y a des gens qui font fortune très rapidement – ceux qui font commerce avec des pays qui étaient jusqu’alors inaccessibles. La navigation évolue beaucoup, la longue vue, la cartographie, les horloges arrivent, de nombreux nouveaux marchés s’ouvrent aux commerçants. C’est la Chine! Le Brésil! C’est l’ensemble du Nouveau Monde qui est en voie de colonisation et les Hollandais sont à la proue de ce mouvement là.

Amsterdam, à l’époque, supplante Venise et devient le centre intellectuel juif mondial. On y voit des savants juifs qui viennent de Venise, d’Oran ou de Constantinople, une communauté juive qui arrive majoritairement du Portugal. Une communauté merveilleusement indisciplinée. Et ce qui est amusant, c’est que Spinoza, dans le Traité Théologico-politique, fait une remarque sur les Hébreux qui éclaire bien cette société. Il dit: «Moïse a donné beaucoup de lois à son peuple parce qu’ils étaient d’anciens esclaves qui avaient l’habitude d’obéir donc qu’ils avaient besoin de lois pour savoir comment se comporter».  

Spinoza est donc en train de dire aux gens de sa communauté et de sa ville: «Vous, vous n’avez jamais été esclaves! Vous avez grandi dans la désobéissance, vous ne savez pas obéir, donc arrêtez de vous forcer à essayer de suivre toutes ces lois irrationnelles, pensez les choses autrement, soyez plus ouvert!».

Le spinozisme s’invente bel et bien dans un cadre où respecter la loi religieuse ne va plus de soi. «Et si la loi religieuse n’était pas normative?», demande-il. «Et si se respecter les uns les autres n’avait pas besoin de passer par un culte à l’une ou l’autre divinité?» «Et si… même aimer Dieu n’avait pas besoin de passer par la croyance? Et si on rejetait tous ces passages obligés pour inventer une vie ensemble comme ça, un peu de bric et de broc, hein, qu’est-ce que vous en pensez?»

Un livre dans lequel on déconne… 

«Oui, ça déconne pas mal, reconnaît l’auteur dans l’interview radiophonique donnée à Alligre FM (voir ci-dessous). Je n’avais pas envie de faire un livre mimétique, de faire semblant. Je ne voulais pas donner l’impression que l’on voyageait dans le temps. Je voulais plutôt que ce soit eux, les hommes du XVIIe siècle, qui viennent nous rencontrer. En tant qu’historien, je ne vais pas écrire des dialogue comme moi je m’imagine que les gens parlaient au XVIIe siècle. J’ai écrit un roman historique sur la vie et le parcours philosophique de Spinoza et de ses amis et je ne leur fais pas dire des choses qui soient éloignées de leurs propres idées. J’ai juste tout traduit en langage du XXIe siècle. C’est un livre d’Histoire et un roman plein de bruits et de fureurs et de feux d’artifice langagiers.»


Maxime Rovere, Le Clan Spinoza. Amsterdam 1677. L'invention de la liberté, Flammarion, 562 pages, 37,40 francs.


A écouter

Une rencontre avec l'auteur, sur la radio Alligre FM.


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