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CULTURE / Critique de film

L'esprit d'un lieu

P remier long métrage d'un ancien élève de l'ECAL, «Les Particules» du Franco-Suisse Blaise Harrison échappe à la chronique adolescente convenue par un sens du lieu (le Pays de Gex, près de Genève) exceptionnel. Un film de sensations diffuses et de pure mise en scène.

Les films sur l'adolescence sont un peu le passage obligé des jeunes réalisateurs, qui reviennent là sur leurs premières expériences. Du coup, on est parfois tenté de «passer», tant on peut avoir l'impression d'un déjà vu mille fois. Erreur, car ce sont souvent des films habités par une énergie toute particulière, où la quête de leur identité et d'une place dans le monde des protagonistes invite tout naturellement à l'inventivité formelle. A 38 ans, Le Franco-Suisse Blaise Harrison n'a brûlé aucune étape, arrivant à son premier long-métrage après toute une série de courts documentaires ainsi que des travaux comme chef opérateur (dernièrement sur L'Opéra de Paris de Jean-Stéphane Bron). D'où sans doute le mélange de fraîcheur et d'expérience qui se dégage de ces Particules qui n'ont rien d'élémentaires.

Le film s'ouvre sur un plan aérien de nuit, qui suit un bus à travers un territoire encore à identifier. A bord, un grand adolescent somnole la tête contre la vitre. C'est avant l'aube, sur la route du lycée, et Pierre-André est déjà saisi tel qu'en lui-même, long corps encore inachevé et tête rêveuse qui traverse sa vie à moitié endormi. Il s'ennuie ferme aux cours, traîne beaucoup avec son pote Mérou, nettement plus éveillé et voyou que lui. Avec deux autres copains, il fait un peu de musique dans un garage, regarde beaucoup les filles sans oser les approcher – comme tant de garçons de son âge. Pourtant, il se sent différent. Est-il le seul à remarquer certains phénomènes étranges, jusqu'à douter de la réalité même des choses?

Entre banalité et fantastique

A part le CERN et son LEP, gigantesque anneau souterrain permettant l'accélération et la collision de particules dans des conditions proches du «big bang» originel, rien que du très banal dans ce Pays de Gex, proche de Genève. Une région aux pieds du Jura encore largement rurale, mais de plus en plus «mitée» par des zones de villas et autres infrastructures industrielles. Un territoire entre deux mondes en somme, ni ville ni campagne, de même que l'adolescence est cet instant instable qui n'est plus l'enfance et pas encore l'âge adulte. De cette éventuelle adéquation, le cinéaste a tiré ce qu'il est aujourd'hui convenu d'appeler un «teen movie», mais profondément personnel, qui tente de faire cohabiter réalisme et fantastique.

Dans un premier temps, on suit «P.-A.» avec ou sans sa petite bande, évoluant sans but particulier sur ce territoire: virée à Genève, sortie d'école au CERN,  jam sessions au garage, répétitions avec «l'harmonie» locale, grandes soirées où toute la jeunesse du coin se retrouve. Les choses se gâtent un peu avec son pote Mérou après que ce dernier se montre plus entreprenant avec la fille qu'il avait dit lui plaire. Du coup, P.-A. se rapproche doucement d'une autre d'apparence plus fragile, une Allemande avec des soucis de santé. Mais ce n'est qu'après une visite à un dealer de substances illicites que quelque chose se passe vraiment. Au réveil d'une nuit sous tente dans les bois, l'un des garçons manque à l'appel. Se serait-il réellement désintégré, comme l'a rêvé P.-A.?

Cet événement est le point de bascule du film: il y a eu des signes avant-coureurs, il y aura des conséquences. Oh, pas grand-chose – du moins en apparence. Mais déjà bien assez pour pallier un certain manque de dialogues qui a pu jusque-là paraître frustrant, et pour esquisser un «arc narratif», comme disent les théoriciens du scénario. Il n'empêche que l'essentiel de ce film paraît ailleurs. Où donc? Sûrement dans cette attention exceptionnelle aux lieux qui tranche justement avec l'apparente absence au monde du protagoniste. Un petit matin brumeux d'hiver, un sentier détrempé, un vol d’étourneaux au-dessus d'un bâtiment mystérieux, une morne place de bourg avec son monument au soldat inconnu, un vallon sauvage comme une oasis dans un horizon pavillonnaire à donner envie de fuir par tous les moyens: tout ceci a une PRÉSENCE qui n'est autre que le fruit d'un art singulier de la mise en scène.

Une tension poétique

A l'évidence, Blaise Harrison sait regarder et a appris à restituer ses sensations à l'écran. Le film semble d'abord comme engourdi? On ne tarde pas à apprécier son rythme plus naturel, sans injection d'énergie artificielle. La photo est d'une rare précision, la musique tient plus du subtil design sonore que de la pompe à émotions. Quant au jeu des comédiens, tous non professionnels, il est étonnant de vérité, exprimant la gaucherie aussi bien que la grâce de ces jeunes, leur colère plus ou moins rentrée comme leur envie d'échapper à ce monde si plein de contraintes et de menaces diffuses.

Certains déploreront sans doute que le fantastique n'advienne jamais vraiment, qu'il reste à la lisière, tel un potentiel décidément inaccessible pour ce pauvre cinéma français. C'est au contraire la grande originalité de ce film, expérience sensible (re)plongeant dans une subjectivité adolescente avec le recul nécessaire. A l'imaginaire fantastique, presque toujours décevant, le cinéaste préfère in fine le réel, la toujours étonnante rencontre de deux êtres. Mais non sans une merveilleuse touche de poésie. En somme, c'est bien la tension entre son côté Blaise et son côté Harrison qui fait la réussite de ses Particules.


La bande-annonce du film:

Les Particules, de Blaise Harrison (France - Suisse 2019), avec Thomas Daloz, Néa Lüders, Salvatore Ferro, Léo Couilfort, Nicolas Marcant, Emma Josserand. 1h38

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