Média indocile – nouvelle formule

Culture

Culture / Jacques Tourneur, à jamais secret

Norbert Creutz

22 août 2017

PARTAGER

Dans la foulée d'une magnifique rétrospective au 70e Festival de Locarno, la Cinémathèque suisse et les Cinémas du Grütli à Genève proposent à leur tour de redécouvrir ce Français de Hollywood, un auteur aussi attachant qu'insaisissable.



Tiendra le coup, tiendra pas? C'est un peu ce qu'on se demandait devant à la possibilité de vérifier enfin par soi-même la réputation de Jacques Tourneur (1904-1977), cinéaste pour cinéphiles par excellence, hollywoodien de la période classique (1935-1965) longtemps ignoré puis porté aux nues par une poignée d'exaltés. Verdict, au terme d'une œuvre riche des 33 longs-métrages (sans oublier des dizaines de courts et d'épisodes TV de fin de carrière): Tourneur n'a pas volé sa place au panthéon. Mais sa grandeur restera à jamais plus secrète que celle de ses contemporains. D'où l'intérêt d'une telle rétrospective qui nous sortait des découvertes isolées, parfois emballantes parfois décevantes, auxquelles nous a condamné l'éparpillement et la rareté de son œuvre.

De Tourneur fils (de Maurice, grand cinéaste du muet lui-même passé par Hollywood), on retient d'habitude le maître d'un fantastique de suggestion, un «prince de la série B», ou encore l'auteur de quelques films noirs et d'aventure étincelants. Comme on pouvait s'y attendre, l'ensemble est bien plus varié et complexe, avec juste quatre films relevant de son genre de prédilection et pas plus d'une dizaine au budget franchement ric-rac. Et s'il n'y aura pas eu de révélations à proprement parler, cette rétrospective a au moins permis de réévaluer quelques perles méconnues et de mieux cerner l'art tourneurien en dévoilant l'arc d'une carrière lente à se dessiner comme à s'éteindre à l'autre bout. Alors que la Cinémathèque misera sur une dizaine de chefs-d'œuvre bien établis, la reprise au Grütli, riche du double de titres, en offrira un reflet plus fidèle (quoique la plupart en version numérique, au contraire de Locarno).

L'apprentissage du génie

Jacques Tourneur, on l'a découvert au travers d'une interview filmée à la fin de sa vie, c'est d'abord une personnalité en retrait. Un homme tout en rondeurs, tiraillé entre rêverie et sens pratique, qui s'est imposé à Hollywood en artisan discret. D'abord assistant puis monteur pour son père, il a encore traversé une triple période d'apprentissage durant les années 1930: en signant d'abord une poignée d'aimables comédies en France (dont le délicieux Toto, sorte de René Clair plus grivois), puis, reparti à zéro en Amérique, une vingtaine de courts-métrages MGM (des modèles d'économie narrative où affleurent son style et ses thèmes à venir) suivie de quatre pures série B (efficaces mais anecdotiques).

Passé à la RKO, son talent explose à la faveur d'une collaboration avec le producteur Val Lewton, lettré d'origine juive ukrainienne, qui donnera à trois films d'épouvante appelés à faire date: La Féline (Cat People), Vaudou (I Walked with a Zombie) et L'Homme-léopard (The Leopard Man). Un merveilleux trio poétique qui tire le cinéma fantastique de ses monstres classiques pour sonder les abîmes de l'âme humaine, à travers des histoires de possession et de folie meurtrière, un art consommé des jeux d'ombre et de lumière. Au bout du compte, un authentique questionnement sur la coexistence du visible et de l'invisible. Et la preuve qu'il existait une autre voie pour le genre que le parti-pris actuel de tout étaler et d'insulter l'intelligence du spectateur!

Un style à l'épreuve des genres

Promu en série A suite à ces succès tant publics que critiques, Tourneur enchaîne alors avec une série des réussites majeures dans les genres les plus divers. Le film de guerre sur front russe Days of Glory s'avère ainsi d'un lyrisme bouleversant; le mystère psy sur fond de New York 1900 Experiment Perilous, d'une profondeur insoupçonnée; le suspense pacifiste Berlin Express, d'une formidable puissance documentaire; le drame sportif (et conjugal) Easy Living d'une surprenante dureté réaliste. Quant à Out of the Past, il s'agit assurément de l'une des pierres angulaire du film noir, ce sous-genre du polar qui marie expressionnisme et existentialisme avant la lettre. S'y dessine un même style plus porté sur l'ellipse que la violence, le doute mouvant que l'affirmation figée, qui culmine dans le film favori du cinéaste lui-même: Stars in My Crown, bouleversante «americana» à base de souvenirs d'enfance qui voit s'affronter science et foi, tolérance et racisme, morale et capitalisme dans une bourgade du sud des Etats-Unis.

Passé à la couleur, Tourneur donne ensuite quelques films d'aventure flamboyants (The Flame and the Arrow, Anne of the Indies, Way of a Gaucho, Appointment in Honduras) indissociables d'un beau quatuor de westerns (Canyon Passage, Stranger on Horseback, Wichita, Great Day in the Morning). Des films jamais exempts d'un propos social et politique généreux – l'aventure collective y prime sur l'exaltation du héros positif – quoique plus secrètement animés par cette inquiétude constitutive qui est la marque du cinéaste. C'est alors que sa carrière commence aussi à souffrir de rumeurs d'alcoolisme, le retour au noir et blanc (Circle of Danger, Nightfall, The Fearmakers, Timbuktu) témoignant à la fois d'un assèchement des ressources et d'un désenchantement progressif tandis qu'il se voit de plus en plus relégué à du travail alimentaire pour le petit écran.

Le mystère Tourneur

Avant une piteuse fin de carrière (il ne reste plus grand-chose de sa touch dans La Bataille de Marathon, The Comedy of Terrors et The City Under the Sea / War-Gods of the Deep),Tourneur livrera toutefois une sorte de testament spirituel avec Night of the Demon (1957), film qui relate la «conversion» d'un sceptique à l'existence du surnaturel. Un retour au fantastique selon son cœur (moins l'apparition d'un diable imposée par son producteur) qu'aurait encore dû venir confirmer «Murmures dans un corridor lointain», projet hélas resté dans ses cartons. Ne restait alors à Tourneur, sexagénaire mis hors jeu par les révolutions des années 1960, plus qu'à se retirer et mourir quasiment oublié à Bergerac (Dordogne), sans avoir jamais pu reprendre pied dans l'industrie du cinéma français.

Faut-il s'étonner que cette œuvre émaillée de compromis (il ne refusa quasiment jamais un scénario), aussi fascinante que finalement décevante, tienne aujourd'hui si bien la route? Majeure sur le mode mineur, elle incarne la quintessence d'un art aujourd'hui perdu: celui des auteurs-contrebandiers, dont la philosophie et la personnalité s'exprimaient avant tout à travers l'art de la mise en scène, par-delà les commandes. Dans le cas de Tourneur le secret, une mise en scène qui tend naturellement à l'économie et à l'effacement. Au point que son mystère ultime réside dans la difficulté à situer le point de bascule entre l'épure et le navet, l'art suprême et l'abdication de toute ambition artistique!


Cinémathéque Suisse, Lausanne, du 23 août au 24 septembre
Les Cinémas du Grütli
, Genève, du 23 août au 12 septembre

VOS RÉACTIONS SUR LE SUJET

0 Commentaire

À lire aussi