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CULTURE / Cinéma

«Il y a quelque chose de revendicatif dans ma Bécassine!»

B runo Podalydès réhabilite la première véritable héroïne de la bande dessinée dans un film d'autant plus délicieux qu'il parait d'une totale inactualité. De ce personnage souvent considéré comme dépassé il a tiré une étonnante comédie familiale dont le charme le dispute à la finesse.

Il fallait oser! Qui aurait parié un centime sur une nouvelle adaptation de Bécassine, la bande dessinée de nos (arrière)-grand-mères? Créée en 1905 dans le magazine «La Semaine de Suzette» pour ne disparaître que soixante ans plus tard, la brave domestique bretonne du dessinateur Joseph-Porphyre Pinchon, aussi maladroite que gentiment naïve, a beau être devenue une figure du patrimoine collectif français, on la pensait définitivement ringardisée. C'était compter sans un certain Bruno Podalydès, valeur sûre de la comédie d'auteur française (Dieu seul me voit, Adieu Berthe, Comme un avion) qui avait déjà réussi sa reprise du Rouletabille de Gaston Leroux (Le Mystère de la chambre jaune, Le Parfum de la femme en noir) – un contemporain de Bécassine. Grand amateur de BD au même titre que son parrain en 7e art, feu Alain Resnais, le frère aîné du comédien Denis Podalydès aime à l'évidence les classiques de la littérature populaire. S'il semble aussi préférer la France profonde, c'est avec autant d'ironie que de nostalgie, ce qui évitera toujours à son cinéma le fond rance d'un Jean Becker. Mais de là à jeter son dévolu sur la figure controversée de Bécassine, il y avait un mystère qui demandait éclaircissement, d'où l'envie de cette rencontre, qui s'est déroulée dans un multiplexe anonyme, en pleine tournée promotionnelle.

Vous revenez ces jours avec le «reboot» d'une «franchise», comme disent les Américains. Auriez-vous retourné votre veste?

Ha ha! Ce n'est pas tout faux, dans la mesure où la proposition est venue de ma productrice, Clémentine Dabadie. Elle m'a même soumis un scénario déjà écrit, mais qui ne correspondait pas à mon idées du personnage. J'ai donc accepté à condition de pouvoir reprendre à zéro. Je me suis replongé dans les albums puis j'ai tout refermé et j'ai écrit mon propre scénario en une semaine à partir de mes souvenirs. J'ai respecté la bonté et la gentillesse foncière du personnage tout en cherchant ce qui pourrait bien faire le sel de son petit univers pour des yeux d'aujourd'hui.

Bécassine a-t-elle fait partie de votre propre enfance?

Pas vraiment. Comme pour beaucoup, c'était une image familière et j'ai forcément feuilleté un jour oiu l'autre un album qui traînait, mais rien de plus. Il n'y avait pas d'affect lià à ce personnage et c'est sans doute ce qui m'a permis de me lancer dans cette adaptation avec un certain recul. Quand on porte une BD à l'écran, il faut la prolonger, pas seulement chercher à en traduire les images comme on suivrait un storyboard. Comme Bécassine n'est pas encore une vraie BD, avec des cases et des phylactères, je me suis senti très libre pour imaginer mes plans de cinéma. Si j'essayais d'adapter Tintin par contre, je serais tétanisé parce que condamné à beaucoup plus de fidélité.

La dimension controversée du personnage, en particulier en Bretagne où l'on y lit un mépris très parisien, ne vous aura pas échappé, j'imagine ?

Non, bien sûr. Mais je me dis que cela restera toujours une lecture minoritaire. Bécassine vaut mieux que ette instrumentalisation par un militantisme régional. Par contre, je ne pouvais pas ignorer non plus la réalité que les Bretons d'alors étaient très pauvres et, comme Bécassine, devaient par conséquent souvent partir chercher du travail à Paris.

Dans la bande dessinée, sa patronne, la marquise de Grand-Air, habitait justement Paris. Pourquoi avoir préféré situer toute l'action autour d'un château de province?

J'ai prévu plusieurs réponses pour ça... La première est pragmatique: comme je n'avais pas le budget pour tourner une reconstitution d'époque crédible à Paris, j'ai préféré renoncer d'emblée et laisser partir le scénario dans une autre direction. C'est un peu l'idée de mon film précédent, Comme un avion, dont le protagoniste poursuit un rêve mais doit l'abandonner en chemin, acceptant de dériver et de divaguer. Bécassine préfére donc s'arrêter en chemin et servir de nounou à la petite Loulotte plutôt que de suivre son mirage de Tour Eiffel. Deuxième réponse: je suis toujours tenté par le théâtre, par l'unité de lieu, un peu comme un territoire refuge. Enfin, cela me permettait aussi de contourner ce vieux contentieux entre les Bretons et Paris: j'ai effacé les deux et je suis allé tourner en Normandie pour éviter les ennuis!

Un autre défi était de trouver une comédienne qui puisse incarner un personnage aussi typé...

Oui et non. Plus jeune, Yolande Moreau aurait sûrement fait une formidable Bécassine. En réalité, je n'ai pas choisi Emeline Bayart, elle s'est tout de suite imposée à moi! Elle avait tenu des petits rôles dans deux de mes films et j'ai donc écrit tout le scénario en pensant déjà à elle. Et la production a suivi, à condition de bien l'entourer.

Justement, on devine une certaine jubilation à distribuer toute votre troupe sans oublier quelques invités comme Karin Viard...

J'ai la chance de pouvoir compter sur ces comédiens fidèles qui savent donner de la profondeur à ce genre de personnages en deux dimensions. Avec eux, je sais que le tournage va être un plaisir. Même mon frère, qui est très demandé et occupé, a réussi à se libérer. Du coup, j'ai fini par m'attribuer le rôle de l'artiste escroc Rastaquoueros, alors que je n'y avais pas du tout pensé à l'écriture. C'est un personnage que j'ai quasiment inventé, sauf son nom – qui pourrait d'ailleurs bien avoir inspiré le Rastapopoulos d'Hergé!

On dit parfois de Bécassine qu'elle est une ancêtre de la «ligne claire». Un style qui vous est cher?

Effectivement, Pinchon, de même que Benjamin Rabier, le créateur de Gédéon le canard, sont des précurseurs de la ligne claire. Mais même si j'aprécie beaucoup ce genre, je ne saurai affirmer que cela se voit dans ma mise en scène. A mon avis, c'est quelque chose qui ne se transpose pas vraiment au cinéma. Celui qui s'en est peut-être le plus rapproché, c'est sans doute Robert Bresson! Des dessins de Pinchon, j'ai plutôt retenu des décors, des costumes, des couleurs, voire la gestuelle légèrement stylisée des comédiens.

L'humour reste bon enfant, mais le film n'est plus aussi naïf ou innocent que la BD: vous suggérez des fredaines, des rapports de classe et l'épreuve du temps qui passe, sans oublier des mises en abyme...

C'était un choix très conscient. Ce qui manque le plus dans l'univers de Bécassine, c'est un peu d'adversité et de complexité. C'est pourquoi que je tenais à ce que Bécassine ait ce trauma d'enfance, lorsqu'elle reste devant les grilles du château sous l'orage. Vous en retrouvez un écho lors de cette fête illusoire que les paysans sont obligés d'admirer de loin, derrière les grilles.

Selon l'idée qu'il «faut montrer de l'argent pour attirer de l'argent»...

Exactement! Une régle d'or de l'escroquerie que j'ai empruntée au Stavisky d'Alain Resnais.

Malgré tout, on vous sent peut-être plus attaché à cette France d'autrefois qu'à celle d'aujourd'hui. Je me trompe?

Vous savez, toute l'image de l'équilibre ville-campagne véhiculée à travers les médias est fausse. Au fond, énormément de choses ne changent pas. C'est juste que le monde actuel préfère le cynisme, comme pour mieux nous préparer aux désillusions à venir. Mais pour finir, je trouve qu'il y a trop d'images qui nous maltraitent, d'images négatives de nous-mêmes. On trouve Bécassine désuète ? Je pense au contraire qu'elle peut nous tendre une autre sorte de miroir, que personnellement je préfère. Sa générosité naturelle nous renvoie à notre instinct de solidarité. Face aux pauvres migrants de l'Aquarius, je suis sûr qu'elle n'aurait pas hésité un instant, loin de tous ces calculs politiques, de tous ces effets de communication honteux.

Ce film serait-il donc une sorte d'acte de résistance poétique face une France moderne, numérisée et super-performante, appelée de ses voeux par Emmaneul Macron ?

Peut-être. Mais je ne suis pas contre toute forme de progrès, quand même ! J'espère que le récit est clair à ce sujet. Aujourd'hui, on commence heureusement à se méfier de prétendus progrès qui n'amènent que plus de consommation et de déchets. Mais à travers l'émerveillement de Bécassine, j'ai aussi voulu rappeler le luxe que c'est déjà d'avoir accès à l'eau courante ou à l'électricité. Et puis dans ma pratique, je profite sans vergogne de tous les progrès techniques. Du tournage à la projection en passant par l'étalonnage, je salue tout ce que le numérique a apporté en termes de meilleure maîtrise de l'image.

Mais vous avez quand même engagé un vétéran, Patrick Blossier, comme directeur de la photo...


Bonne remarque! La raison en est que malgré tout, ce qui compte le plus, c'est la science de la lumière, un certain rapport humain, sensuel, je dirais même gourmet, à l'image. Une approche que l'on peut aussi trouver chez certains jeunes mais que j'étais sûr d'avoir en engageant Patrick.

Et pour finir, pourquoi le point d'exclamation dans le titre?

Pour affirmer malgré tout quelque chose de revendicatif. Je ne voulais pas d'une Bécassine profil bas. Ma Bécassine n'a plus rien à voir avec la gourde du film affligeant de 1940, jouée par la pauvre Paulette Dubost juste après La Régle du jeu de Renoir! Il y a une vraie sagesse dans Bécassine, que j'espère avoir fait réapparaître, et ce jusque dans la version romancée du film que j'ai rédigée à l'intention des enfants.


Bécassine! de Bruno Podalydès (France, 2018), avec Emeline Bayart, Maya Compagnie, Karin Viard, Denis Podalydès, Bruno Podalydès, Michel Vuillermoz, Josiane Balasko, Jean-Noël Brouté, Isabelle Candelier, Philippe Uchan, Vimala Pons. 1h42

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