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CULTURE / LUCIE D'ENFER

Errances du côté de Lucifer

M ais d’où vient cette sensation de fraicheur à la lecture de ce «conte noir» (l’auteur le désigne ainsi) ? De l’écriture du grand écrivain qu’est Jean-Michel Olivier. Simple, dépouillée en apparence, mais riche de mots qui s’ouvrent aux fantasmes. Et aussi parce que cette histoire fait un pied de nez à la doxa ambiante. Vous pensez que la plupart des femmes sont manipulées par les hommes, souvent leurs victimes? Vous ne connaissez pas Lucie.

Le début est autobiographique. Le double de l’auteur, Simon, n’a d’yeux que pour elle au Collège Rousseau de Genève. La belle n’était pas farouche mais pas avec tous, «c’était elle qui décidait». Elle virevoltait entre les garçons. Elle emmenait son camarade de classe fort ému dans les champs, elle connaissait bien les plantes. «C’est la saison des ancolies, regarde!». L’auteur ne peut s’empêcher d’évoquer les vers d’Apollinaire: «L’anémone et l’ancolie/Ont poussé dans le jardin/Où dort la mélancolie/Entre l’amour et le dédain».

Puis Lucie disparaît. Des années durant. Et la voilà qui ressurgit au fil des moments de son destin et de ses hommes. Au Québec. Où elle laisse un mari riche, fracassé au détour d’une promenade dans un paysage tourmenté, mystérieusement. Ce qui lui amène de terribles tracas… et des retrouvailles avec l’ami d’enfance. Plus tard elle trouve refuge en Ecosse, pays fait pour elle, chargé de mythologies, de légendes sombres. Et Simon, une fois encore, la retrouve lorsqu’elle l’appelle. Une intimité sans nom s’installe, les corps se frôlent mais ne se mêlent jamais. Les formes rabâchées de l’amour sont balayées. En existe-t-il qui déconcertent à ce point? Mais est-ce de l’amour? Que veut dire ce mot au juste?

On ne s’étonne pas qu’à son retour en Suisse, Lucie s’installe dans les Franches Montagnes — elle aime les chevaux et les chiens — au lieu dit Les Enfers. Parce qu’on raconte qu’au Moyen-Âge, on avait l’habitude de défricher le pays en brûlant les forêts. Simon y accourt. Risquant ainsi l’irritation — la rupture? — avec sa compagne Sylvie, Genevoise émancipée et féministe. Il espère rentrer chez lui le soir même. Mais Lucie en a décidé autrement: «Tu vas rester dormir à la maison… Ils ont prévu de gros orages.» Elle sert à boire, fait à manger, fredonne des airs des sixties. Mais en effet, l’orage n’est pas loin. La tentative d’étreinte tourne mal. La nuit sur le canapé est cauchemardesque. Et le jour suivant sera sombre, disons très sombre.

On ne s’attarde pas un instant à démêler le vécu de l’imaginaire. L’écrivain se joue du lecteur comme Lucie des hommes, souriant de nos questions, repoussant les limites, s’évadant pour attiser les curiosités fantasmatiques.

Il n’est pas interdit cependant de penser que ce livre va contre l’air du temps et que cela fait du bien. L’ère caricaturale de #MeToo, aussi fondée puisse-t-elle être, se fissure. De l’amante idéalisée à l’emprise infernale de Lucie, il y a tant de variations, amoureuses ou sans adjectifs, entre les hommes et les femmes de ce temps. Comme à l’époque de Baudelaire, de Nerval, d’Apollinaire qui rôdent en filigrane de ces pages.


Lucie d’enfer, de Jean-Michel Olivier. Editions de Fallois, 160 pages, novembre 2020.

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