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CULTURE / Cinéma

Comment réussir un film sur le sujet le plus déprimant du monde

E lles n’ont pas choisi la facilité, les réalisatrices de «La Petite Chambre». Le dernier opus de Stéphanie Chuat et Véronique Reymond est un documentaire sur la solitude affective des femmes retraitées. Autant dire qu'il faut se pousser pour entrer en matière. La bonne nouvelle, c’est que ça vaut la peine: "Les Dames" est un beau film où l’on rit plus que prévu et qui a le goût changeant d’un ciel écossais. Rencontre et critique.

Vous n’avez pas peur de rebuter le public avec un sujet aussi angoissant?

Stéphanie Chuat. Il est angoissant pour nous aussi et c’est justement pour ça qu’on a fait le film! Pour nous confronter à notre propre peur de nous retrouver un jour, vieillies dames, dans un paysage humain d’où les hommes auraient disparu. Nous avons découvert cette réalité comme jeunes adultes, dans le centre de quartier lausannois qui a accueilli nos premiers spectacles. Dans les lieux culturels, la prédominance féminine est particulièrement frappante. Or, nous, nous vivons avec des hommes et nous aimons leur compagnie!

«Où sont les hommes?» demande Marion, une des dames, au début du film. Vous avez la réponse?

Véronique Reymond. Elle est bien documentée par les démographes et les sociologiques. D’abord, à partir de la retraite, les hommes meurent beaucoup plus vite que les femmes.

S.C. montre un graphique du nombre de personnes veuves en Suisse pour l’année 2013

Voyez, la courbe est impressionnante: vers 60 ans, le nombre de veuves décolle et à 80 ans, elles sont 12’000 pour seulement 2000 veufs!

Nombre de veufs et de veuves en Suisse, selon l’âge, en 2013.


V.R. Une autre raison de la solitude des retraitées est qu’en cas de divorce, les hommes tendent à se tourner vers des femmes plus jeunes. Et aussi: comme les dames de notre film, il semble que les femmes, plus que les hommes, ont une certaine exigence. Elles ne veulent pas être avec quelqu’un juste pour être avec quelqu’un. Elles cherchent un coup de cœur, pas un arrangement.

Vous décidez donc d’affronter ce sujet rébarbatif: encore faut-il le financer…

S.C. Ca n’a pas été facile! Nous avons continué à chercher de l’argent jusque pendant le tournage. Quand vous expliquez que vous voulez suivre des femmes invisibles dans leur combat ordinaire, ça ne soulève pas d’emblée l’enthousiasme. Il faut admettre que le projet était assez casse-gueule…

La bonne surprise, c’est que ces cinq femmes prennent, à mesure que le film avance, une véritable dimension de personnages. Sans parler de ce qui leur arrive au cours de l’année, surtout à Marion…

S.C. Chut! N’écrivez pas ce qui arrive à Marion! Ce qu’on peut dire, c’est que nos dames nous ont ménagé des surprises incroyables, de vrais cadeaux. Tout cela n’était évidemment pas écrit. 

Vous avez eu de la chance, mais vous avez aussi bien choisi vos protagonistes. Quels critères pour le casting? Est-il vrai que cent femmes ont répondu à l’annonce que vous avez publiée?

V.R. Oui, c’est énorme! L’annonce spécifiait que nous cherchions de femmes de 65 à 75 ans sans homme dans leur vie et ayant un projet. L’idée était de trouver des personnes confrontées à la solitude affective mais pas désespérées ou déprimées, des femmes motivées à aller de l’avant. La plupart des nos dames n’ont pas du tout envie de vivre à nouveau avec un homme. Simplement, comme dit Carlita, un amoureux, c’est le «petit plus» qui manque. On a eu envie de parler de ce «petit plus»: peut-on s’en passer? Est-ce qu’on finit par renoncer à le trouver? Est-ce qu’on le cherche jusqu’au bout?

Que vous ont-elles appris?

S.C. La grande leçon qu’elles nous donnent, c’est qu’il faut rester ouvert et disponible à ce qui se passe. Tant qu’on a la curiosité, la vie est la plus forte. C’est quelque chose que j’ai vraiment pris comme une leçon de vie: cette expérience m’a marquée.

Ne craignez-vous pas de n’attirer qu’un public féminin?

V.R. J’avais cette crainte, de faire un film de femmes, sur des femmes et pour des femmes. Mais jusqu’ici, aux festivals et aux avant-premières, j’ai été agréablement surprise de voir beaucoup d’hommes, et aussi de jeunes, dans le public. En plus, des hommes qui rient!

A quand un film sur les hommes?

S.C. On nous le demande à chaque projection. Ce serait intéressant bien sûr. Peut-être en se concentrant sur la crise de la cinquantaine, quand beaucoup refont leur vie avec une autre, plus jeune justement… Mais comment obtenir d’un homme qu’il nous livre un peu de son intimité, comment créer avec lui ce climat de confiance que nous avons réussi à construire avec nos dames? De ce point de vue aussi, nous avons pris des risques: le document qui nous autorise à utiliser leur image, nous le leur avons fait signer tout à la fin. Ce qui veut dire que jusqu’au bout, elles auraient pu décider de se retirer du projet. Avec des hommes, peut-être qu’on le ferait signer au début...

Mais votre prochain projet, ce n’est pas un documentaire sur les hommes…

V.R. Non, c’est une fiction, avec deux immenses acteurs de la Schaubühne de Berlin: Nina Hoss et Lars Eidinger. Nous avons découvert Nina Hoss dans le film Barbara de Christian Petzold. Elle nous a tellement frappées qu’on s’est carrément mises à écrire un film pour elle. Assez magiquement, la rencontre s’est faite ensuite, et tout s’est enchaîné. Le film se passe dans les montagnes suisses dans le milieu des écoles internationales. Nina joue la femme allemande d’un directeur d’école et Lars est son frère.


Cinq dames contre l’invisibilité  

La critique de Norbert Creutz



Si le titre n’était pas déjà pris (par Sébastien Lifshitz, 2012, à propos des homosexuels d’autrefois), ce film aurait très bien pu s’intituler Les Invisibles car c’est bien de cela qu’il s’agit: de ce drôle de sentiment d’être devenues invisibles aux yeux des autres. «Les Dames» touchées par ce phénomène, ce sont ces sexa- et septuagénaires qui se retrouvent seules à un âge avancé, que ce soit suite à une séparation, un divorce ou un veuvage et qui ne se résignent pas pour autant à la solitude affective. 

Sujet peu excitant, voire déprimant? Oubliez vos préjugés, car vous serez étonné(e)s comme le temps file agréablement en leur compagnie. Non seulement ces dames révèlent des ressources insoupçonnées mais l’approche pleine d’empathie des coréalisatrices Stéphanie Chuat et Véronique Reymond nour rend leur problème formidablement proche.

Au début, on se dit que ce n’est pas gagné, avec les présentations successives de cinq d’entre elles, entre Vaud et Valais. A défaut d’un décor bien planté et d’un souci de la belle image, quelque chose pourtant ne tarde pas à accrocher: les personnalités et leur complémentarité, preuve d’un casting réussi. Il y a là la veuve hyperactive dotée d’un solide sens de l’humour et l’amoureuse de la nature avec son appareil photo et ses chiens, la petite casanière abandonnée par son mari (mais qui se soigne) et l’ex-journaliste qui ne s’est jamais posée durablement, sans oublier la femme du pasteur qui s’accroche en musique à son souvenir. Seule question qui les relie alors qu’elles ne se croiseront jamais: est-il possible de faire une nouvelle rencontre et de ne pas finir ses jours seule?

Le temps d’un vrai regard

Mine de rien, les expériences se répondent et le film gagne en ampleur. On s’attache, on a envie d’en apprendre plus, tout en devinant un «problème de société». 

L’autre grand atout du film, c’est le temps: pas tant sa relative brièveté que le fait d’avoir suivi ces héroïnes durant une année entière, en accueillant ce qui arrive – ou pas. Certaines feront ainsi une rencontre, les autres non. Certaines continueront d’espérer, les autres se feront une raison. Peut-être que le film lui-même provoquera des suites inattendues? Ce qui est sûr, c’est que confrontées à leurs désirs et à leurs angoisses, tiraillées entre un passé et une ère Internet également intimidants, ces dames dévoilent une touchante complexité.

Le manque d’entrain des hommes peut devenir source de frustration ou de résignation, la sexualité un obstacle mais aussi une révélation. Où il apparaît que la limite d’âge est dans les têtes bien plus que dans les corps, même s’il s’agit avant tout de ce qu’il est convenu d’appeler le cœur. Et bien sûr du regard. Comme dans leur petit succès de 2010, La Petite chambre (fiction «3e âge» avec Michel Bouquet et Florence Loiret-Caille), le duo de cinéastes l’a clair, compensant une certaine timidité formelle par son attention bienveillante mais ferme doublée d’un excellent sens de l’équilibre. 

Il n’en fallait pas moins pour créer une véritable expérience de cinéma: révélatrice en profondeur d’une réalité plus facilement ignorée.


Les Dames, documentaire de Stéphanie Chuat et Véronique Reymond (Suisse, 2018). 1h21

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