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CULTURE / Théâtre

Bons baisers de Vétroz-sur-Volga, camarade spectateur

C ’est l’histoire d’un candidat à la mort que l’on s’arrache à des fins de propagande. «Le Suicidé» de Nikolaï Erdman, chef-d’œuvre du répertoire théâtral soviétique, est au coeur d’un événement estival aussi imposant que déjanté, initié par le Théâtre de la Grappe de Vétroz. Toute la commune valaisanne s’est mobilisée pour transformer son centre ville en Vetrograd. Avec un mélange rare d’engagement et d’humour.

© Jacques Pilet

La faucille et le tire-bouchon. C’est l’emblème de Vetrograd, tamponné à l’encre rouge sur le bras du spectateur: nous sommes bien dans le berceau de l’Amigne, transformé, le temps d’un été et de son spectacle en plein air, en terre des Soviets. Bienvenue à Vétroz-sur-Volga.

Dans La Pravda, la publication qui offre un programme déjanté des réjouissances, le président de commune, Olivier Cottagnoud  – en chapka sur la photo, s’il vous plaît –, explique que Vetrograd est «la première commune valaisanne à tenter l’expérience du communisme.» On s’imprègne d’articles sur la culture russe en sirotant une vodka au café Pouchkine ou sous la tente-restaurant, décorée de photos géantes en quadrichromie sovietiédale. On contemple les affiches au graphisme constructiviste qui proclament: «La vérité vous ment!» Avant même le début du spectacle, on est conquis par ce grand raout organisé au cœur de Vétroz par le Théâtre de la Grappe: toute une commune qui se mobilise pour mettre sur pied un spectacle maousse, on en a vu d’autres (suivez mon regard). Ce qui est plus rare, c’est la qualité d’humour que l’on déguste à Vétroz: un mélange de sérieux et d’auto-ironie absolument rafraîchissant.

Tout le monde sur scène!

Mais reprenons dans l’ordre: le Théâtre de la Grappe – TGV pour les intimes –, formé d’amateurs encadrés par des professionnels, est la troupe locale qui propose aux habitants de la commune valaisanne un spectacle par année, en salle. De temps en temps, elle voit plus grand et s’offre un événement en plein air. «Le pari de départ était simple, explique Marie-Françoise Udry, présidente du TGV: nous voulions que tous les membres de la troupe puissent monter sur scène. Et aussi réunir un maximum de personnes sur la Place du Four, avec des musiciens et des chanteurs.»

Pierre-Pascal Nanchen, co-metteur en scène mandaté (avec Virginie Hugo) pour le projet, propose une pièce qui répond pile poil aux attentes logistiques: Le suicidé de Nikolaï Erdman permet d’aligner trente comédiens sur scène et d’impliquer le chœur mixte du village, plus ses deux fanfares miraculeusement fusionnées pour l’occasion. L’idée de bâtir un Vetrograd éphémère autour de l’arène du spectacle est née de la pièce elle-même.

Un chef-d’œuvre du XXe siècle

Mais la tragi-comédie de l’auteur russe a aussi des qualités intrinsèques majeures. Ecrite en 1928, au matin du stalinisme, c’est un chef-d’œuvre d’audace et d’humour grinçant, une farce métaphysique puissante et noire, un texte majeur du répertoire du XXe siècle. Meyerhold et Stanislavski, les deux géants russes de la mise en scène, se sont battus pour la créer. Le match s’est terminé sur un 0 à 0: Le Suicidé, ce «pamphlet contre le pouvoir soviétique» selon la censure stalinienne, ne sera jamais joué du vivant de son auteur. Il faudra attendre 1969 pour que la pièce soit montée, en Allemagne. Et 1987 pour que sa version intégrale soit accessible au public soviétique.

Un pamphlet anti-soviétique? Certes, Nikolaï Erdman décoche des flèches magistrales contre le paradis collectiviste en plein essor. Son héros, Simon Sémionovich Podsékalnikov, chômeur sans qualités et mari sans talent, patine sec sur le chemin du bonheur socialiste. Mais sa mésaventure trouve un large écho encore aujourd’hui, et sous toutes les latitudes: c’est la parabole des cadavres utiles, récupérés à des fins de propagande.

Soupçonné d’intentions suicidaires par sa femme, Simon commence par entrer dans son jeu pour ne pas la décevoir, en quelque sorte; il s’aperçoit en effet très vite qu’un projet de suicide, ça fait de vous quelqu’un. Enfin! La nouvelle se répand, et voilà le chômeur mélancolique assailli par une foule d’avocats des causes les plus diverses, qui le pressent de mourir en martyr sous leur bannière. Flatté, fêté, héroïsé, Simon n’a plus qu’à mourir pour être à la hauteur…

On pense à Brassens et à ses «Saint Jean Bouche d’or qui prêchent le martyre» tout en s’attardant ici bas: «Mourir pour des idées, c’est le cas de le dire/c’est leur raison de vivre, ils ne s’en privent pas.» On pense à tant d’autres cadavres instrumentalisés au nom d’improbables paradis. Le Suicidé, hélas, n’a pas pris une ride. La mise en scène sert sobrement ce texte magistral, porté par une distribution forcément inégale, mais toujours digne.

Bilan? Globalement positif, camarades! Vetrograd vaut largement une escapade estivale. Ou même pré-automnale puisque le spectacle se joue tous les jeudis, vendredis et samedis jusqu’au 14 septembre. Argument supplémentaire: les animations culturelles au café Pouchkine. Avec par exemple, le 8 aout, Marta Albertini, arrière-petite-fille de Tolstoj.


La vidéo promotionnelle du spectacle:


Vétroz, jusqu’au 14 septembre https://www.vetrograd.ch  (Le programme des animations au café Pouchkine sera mis en ligne ces prochaines jours)

Bon pour la tête est une association à but non lucratif, emmenée par un comité de bénévoles composé de Sarah Dohr (présidente), Geoffrey Genest, Yves Genier, Anna Lietti, Denis Masmejan, Patrick-Morier-Genoud, Jacques Pilet, Chantal Tauxe (ordre alphabétique).

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