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CULTURE / ENTRETIEN

André Comte-Sponville: «Montaigne nous apprend à aimer la vie telle qu’elle est, imparfaite, mortelle»

M ontaigne était déjà présent dans ses précédentes œuvres. André Comte-Sponville, auteur d’«Impromptus» rappelant justement les «Essais», mais aussi du «Petit traité des grandes vertus» et d’une vingtaine d’autres ouvrages, publie ces jours-ci le Dictionnaire amoureux de Montaigne chez Plon. De passage à Morges pour le Livre sur les Quais, l’un des philosophes français actuels les plus lus et reconnus se prête à un riche entretien sur l’actualité de Montaigne. Mais aussi sur la nécessité, plus que jamais, de penser de manière critique, voire sceptique. Ses positions à contre-courant sur les mesures sanitaires ont été interprétées à tort et à travers. Place à une entrée en profondeur dans sa pensée.

Bon Pour La Tête: Votre Dictionnaire amoureux de Montaigne nous rappelle que cet auteur pense comme il écrit. Et vu qu’il écrit comme il respire, il pense comme il respire. Il y a chez lui une interpénétration de la langue et de la pensée. Est-ce un lieu commun de le constater chez un auteur ou y a-t-il quelque chose de spécial chez Montaigne?

André Comte-Sponville: Je crois que Montaigne est très particulier à cet égard. En effet, il pense comme il respire, mais cela implique d’abord qu’il pense. Ce qui l’intéresse, ce sont les idées. En même temps, ce qui lui donne cette singularité, c’est que s’il est passionné par les idées, il ne croit à aucune d’entre elles. D’où cette liberté invraisemblable, à la fois de ton, mais aussi d’allure. Montaigne a le sens foncier de l’incertitude de tout, de la limitation de notre pouvoir de connaître. Bref, c’est un sceptique. Mais un sceptique qui aime les idées. C’est un vrai philosophe, mais sans doctrine, sans système. Non qu’il croie à n’importe quoi, mais il est toujours prêt à changer de point de vue et a continuellement l’impression qu’il peut se tromper. C’est ce qu’on appelle dans la philosophie contemporaine un faillibilisme: des choses sont plus vraisemblables que d’autres, mais rien n’est absolument certain. La pensée de Montaigne est toujours à distance de la pensée. C’est pourquoi ses Essais m’ont tellement marqué, moi qui ai commencé par être un penseur dogmatique au sens où Epicure, Spinoza et Descartes l’étaient: un philosophe qui pense que nous avons accès à des vérités absolument certaines.

Montaigne est-il relativiste?

Oui et non. Comme je le propose dans le Dictionnaire, il faut relativiser son relativisme. Il croirait volontiers qu’il y a une vérité absolue, mais qu’on ne peut pas la connaître. A la limite, il pourrait aller jusqu’à dire qu’il en va de même des valeurs: il y a une justice absolue, mais hors d’atteinte de notre esprit. Cela dit, Montaigne constate aussi que nulle part dans le monde, les gens approuvent la barbarie, les massacres, la trahison et la félonie. Il y a donc des données universelles, qui tiennent moins à une quelconque culture qu’à l’humanité elle-même. Montaigne est un universaliste et cela me paraît très important de le souligner. Les relativistes universalistes, c’est une rareté! Voilà pourquoi ce penseur me paraît précieux, encore plus à notre époque.

© Indra Crittin


Etre plus proche d'un modéré du camp adverse que d'un extrémiste de son propre camp


Montaigne est-il aussi éminemment actuel par sa conception de la tolérance, qui aujourd’hui commence à prendre des tours parfois étranges de soumission devant tout?

Oui, Montaigne écrit en substance que, certes, il ne hait personne, mais cela ne veut pas dire qu’il ne hait rien: il hait la haine, il hait l’intolérance, il hait le fanatisme, il hait la bêtise. Etre tolérant, est-ce tout tolérer? Montaigne répond bien sûr que non, parce qu’il y a de l’intolérable. Le combat pour la tolérance, ce n’est pas dire que tout se vaut. D’ailleurs Montaigne n’a cessé de combattre contre le fanatisme de son temps, aussi bien dans le camp catholique dont il était issu que dans le camp protestant. Au fond, être modéré, au sens où Montaigne l’était et où je tâche de l’être, c’est être plus proche d’un modéré du camp adverse que d’un extrémiste de son propre camp.

Dans votre essai sur Alain, les religions et la laïcité, «J’ai cru que c’était un homme», vous faites vôtre cette idée d’Alain que ce qu’il y avait de meilleur dans le catholicisme, ce n’est pas le catholicisme qui l’a porté, mais les Lumières. Tout cela est très montanien, au fond.

Absolument et Alain était un grand admirateur de Montaigne, d’ailleurs j’ai placé un article «Alain» dans mon Dictionnaire. J’aime beaucoup Alain et c’est la raison pour laquelle j’ai été attristé quand j’ai lu les textes antisémites de son Journal, qui ne représentent qu’une vingtaine de pages mais qui sont très tristes. C’est cette stupéfaction qui m’avait poussé à écrire ce petit essai. Ce que je trouve entre autres bouleversant, c’est qu’Alain a extrait du christianisme ce qu’il y a de meilleur en lui pour en faire le trésor de l’humanité. C’est vrai qu’il aurait pu se réclamer de Montaigne dans cette entreprise, mais à une différence près: Montaigne, au fond, préfère les Anciens. Le latin était sa langue maternelle et étrangement, il ne parle presque jamais des Evangiles.

A quel drôle de «je» la forme des Essais, proche de l’autoportrait, permet-elle de se livrer?

Montaigne lui-même écrit: «c’est moi que je peins». Or, effectivement, ce n’est pas une autobiographie et ce ne sont pas non plus des mémoires, ni un journal intime. Il n’y a aucune chronologie, c’est plutôt une diachronie d’ensemble par ailleurs assez troublante. Nous avons affaire à un autoportrait philosophique qui permet à Montaigne de parler de nous en parlant de lui. D’une part, parce que de sa propre formule, «chaque homme porte la forme entière de l’humaine condition». D’autre part, parce que Montaigne est un génie. Il s'agit pour moi de l’un des deux plus grands écrivains français, avec Victor Hugo. Montaigne, c’est un génie de l’improvisation. «Quand on sait ce qu’on va dire, on écrit platement», écrivait Alain. C’est pour cela que nos universitaires écrivent si platement! Montaigne invente à la fois le fond et la forme. Son écriture est donc vivante. Le fond, c’est une pensée, et la forme, c’est une écriture incroyablement savoureuse, personnelle et spontanée. Hugo est plus impressionant dans la forme, mais Montaigne est un penseur, et surtout, Montaigne se livre, tandis que Hugo se cache. On ne peut pas le connaître autant que Montaigne. Quand je lis Hugo, j’ai l’impression de rencontrer un génie; quand je lis Montaigne, je rencontre un ami intime.


«que la mort me trouve plantant mes choux, mais nonchalant d’elle, et encore plus de mon jardin imparfait»


Montaigne nous invite aussi à accepter l’imperfection et à recevoir la vie avec tous ses aspects, y compris bien sûr la mort. Il montre par les actes que lucidité rime avec modestie. Notre époque serait-elle au contraire hautaine, refusant la perspective de la mort?

Oui. Cela me fait penser au titre d’un film de Michel Vianey que j’ai vu dans ma jeunesse, intitulé «Un type comme moi ne devrait jamais mourir». Eh bien, c’est en quelque sorte exactement ce que les Français, peut-être encore plus que les Suisses, sont en train de répéter à tue-tête en cette période de pandémie. Ce qui est étonnant, car tout le monde doit mourir! Montaigne, justement, nous invite à ne pas craindre la mort, de même qu’Epicure, et à aimer la vie. Il faut rappeler que le taux de létalité de la peste, qu’a connue Montaigne, était proche de 100%, et que celui de la Covid est de 0,5%. Montaigne, bien qu’ayant bien sûr fui l’épidémie, n’en a pas fait tout un plat. Ne pas aimer la vie par peur de la mort est une contradiction. «Je veux qu’on agisse», écrit au contraire Montaigne, «et qu’on allonge les offices de la vie tant qu’on peut, et que la mort me trouve plantant mes choux, mais nonchalant d’elle, et encore plus de mon jardin imparfait.» Il ne s’agit pas de dénier la mort, mais de l’accepter avec nonchalance. Tout est là! Montaigne nous apprend à aimer la vie telle qu’elle est, imparfaite, mortelle. Et à être libres.

Puisque vous vous revendiquez d’une tradition intellectuelle humaniste, c’est-à-dire plaçant l’Homme sinon au centre du monde, du moins au centre des préoccupations philosophiques, que pensez-vous des grèves pour le climat actuelles et, plus généralement, des rapports entre l’être humain et son environnement?

Je pense que ce souci de l’environnement est sain et que les jeunes ont raison de se soucier davantage de l’environnement que de la santé de leurs grands-parents. L’écologie est un problème beaucoup plus grand que la pandémie de Covid-19. Cela étant dit, ce n’est pas une raison pour accabler l’humanité de reproches. Je ne supporte plus le discours moralisateur et répressif. Nous sommes punis non pas par où nous avons péché, mais par où nous n’avons pas péché. Au fond, il est écrit dans la Bible (je suis athée, mais cela ne m’empêche pas de m’intéresser au texte après tout fondateur de notre civilisation): «Croissez et multipliez-vous». C’est ce que nous avons fait et, patatras, on découvre que la Terre ne peut pas le supporter. Or, on n’a jamais fait aussi peu d’enfants qu’aujourd’hui! Depuis deux cent mille ans, cela n’est jamais arrivé. C’est tout simplement parce que nos enfants ne meurent plus en bas âge. On ne va quand même pas reprocher à nos accoucheurs de se laver les mains avant de participer à l’accouchement, ce qui fait diminue la mortalité infantile! De même, cela ne me viendrait pas à l’idée de renoncer à avoir une salle de bains alors que ma grand-mère n’en avait pas. C’est ce qui s’appelle le progrès.

En France, est-il devenu compliqué de parler de progrès comme vous le faites?

Oui. Or, c’est totalement absurde. Nous sommes plus libres sous Macron que nous ne l’étions sous de Gaulle! Cependant, constater que ce n’était pas mieux avant, cela ne veut pas dire que demain sera mieux… C’est pourquoi il faut réfléchir. Plus que jamais.

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