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MORT DE L'IDOLE

Trop, c’est trop

J’ai aimé, j’aime Johnny. Comme à peu près nous tous. Mais là, pardon, trop, c’est trop. Le TJ d’hier soir commence par 21 minutes sur sa mort, le chagrin des fans et tout et tout. Avant un Infrarouge spécial dans la foulée. Bref, plus que cela, ce soir, sur le premier programme de la télévision romande de service public. La dernière provocation de Trump qui fait de Jérusalem la capitale d’Israël et va ainsi empoisonner encore un peu plus le conflit israëlo-palestinien? Quelques petites minutes en bout de journal, ça suffira. C’est compliqué, c’est loin...

Johnny, Johnny! Le Victor Hugo du moment? Lu ça quelque part sur le net. Le pape? On s’étalerait moins. Johnny! Johnny! Vas-y Coco, sors toutes les archives. Le pauvre, lui qui, gamin, ado en révolte, en a tant bavé, lui qui a secoué le monde au nom de l’amour et de la colère, il ricanera un peu, au fond de sa tombe, devant ce déluge d’hommages. Il se souvient aussi de tous ceux qui hier le couvraient de leur mépris, parce que trop turbulent, trop déchaîné. Tant le prenaient pour un crétin. Et ils ont tous là, les beaux esprits, les chanteurs du terroir, les chantres de la patrie, les moralistes de tout poil, les coincés de la passion, ils sont tous là avec leurs mines émues, leurs banales paroles sur le «phénomène».

Même la politique s’engouffre dans l’aubaine. Les pleurnichards d’occasion sont de tous bords. Et l’Elysée envisage même des obsèques nationales!

Ose-t-on une question?

Tous les médias en font des tonnes. Ressortent des images, toutes sortes de documents, plaisants à retrouver d’ailleurs. Mais ose-t-on poser une question? Qu’est-ce que cet emballement veut dire sur notre société? Nous nous engloutissons dans le maelstrom des émotions. Le tourbillon qui se nourrit de lui-même, qui monte, qui monte, et s’efface tout aussi vite. Une nouvelle touche le public, éveille la tristesse, la colère, l’enthousiasme. Très bien. Mais voilà que tous en rajoutent, et encore une couche, et encore une couche. Jusqu’à nous tourner la tête, jusqu’à l’envahir et au bout du ras-de-marée, jusqu’à la rendre sotte.

Le cher Johnny n’est pas seul à nourrir le grand moulin de l’info. Hier, c’était la grande affaire du harcèlement des femmes au Parlement. «Je pense que c’est Buttet qui l’a tué! On parle enfin d’autre chose...», me glisse un copain. Un, deux, trois, la plupart des médias marchent au pas. Avec les mêmes titres, les mêmes ficelles émotionnelles. Les «Panama papers»? On en a parlé trois jours. Ils démontraient pourtant ce qui n’est pas une bagatelle. Les riches échappent «légalement» à l’impôt qui tracasse le commun des mortels. Mais c’est moins drôle que les histoires de cul. Et tellement moins «porteur» que la mort ou le mariage d’une star.

Vous préféreriez voir «votre télévision», comme on dit à la SSR, vous ramener à l’essentiel, à mettre de l’ordre dans le chaos des infos qui sévit sur votre smartphone? Grands naïfs! On ne va pas trop hausser le ton puisqu’elle est déjà menacée de destruction pure et simple, ce qui ferait place à cent fois pire.

Les journalistes, dans toutes les boutiques, privées ou publiques, ont peut-être deux ou trois questions de fond à se poser sur leur métier.


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