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CHRONIQUE / Ainsi parlait Zaza

Pauvre Yannick, pauvre misère

L a plume qui caresse ou qui pique sans tabou, c’est celle d’Isabelle Falconnier, qui s’intéresse à tout ce qui vous intéresse. La vie, l’amour, la mort, les people, le menu de ce soir.

Non, je n’ai pas été harcelée par Yannick Buttet. Je n’ai pas non plus été sa maîtresse. Sans doute que je ne m’intéresse pas assez à la politique et lui pas assez à la littérature.

Je n’ai d’ailleurs jamais été harcelée, ni agressée, ni violée par un homme.

Ou disons: je n’ai jamais eu le sentiment d’être harcelée, agressée, violée.

En face d’un homme pris de boisson et mettant maladroitement sa main à mon cul, et son haleine dans mon cou, je vois un homme avec un verre dans le nez mettant maladroitement la main à mon cul et son haleine dans mon cou. Soit: un pauvre type. Parce qu’un homme qui boit trop et qui met la main au cul d’une fille, c’est un homme qui a toutes les raisons non pas d’être considéré comme un conquérant fort et dominateur mais, tout au contraire, d’être plaint.

C’est un type en manque – de sexe, d’affection, d’attention, d’amour.

C’est un type qui ne peut retenir ses pulsions, un prisonnier absolu de ses instincts immédiats et bestiaux.

C’est un type qui n’a pas et n’aura pas ce qu’il cherche – du sexe, de l’affection, du respect, une femme à lui, pour la soirée, la journée, la vie.

C’est un type qui en est réduit à quémander, à prendre, à s’humilier, à se salir en salissant.

C’est un type à qui la proximité de femmes fait perdre ses moyens, son intelligence, son âme. C’est un type amoindri, inférieur.

Qui a le pouvoir, dans cette affaire? Moi, la femme qu’il convoite, j’ai ce pouvoir sur lui. Lui, incapable de se maîtriser, incapable de recevoir ce qu’il souhaite, est sa propre victime.

Des hommes à plaindre

Je propose, dans l’océan de paroles post-Weinstein, que nous voyions – aussi – le pouvoir que cela donne aux femmes. Que nous osions considérer la manière dont cela révèle le pouvoir que détiennent – aussi – les femmes. Un homme qui reste scotché à l’interphone de son ex-amante, lui envoie cinquante messages par jour, est un homme fou d’amour déçu, un homme jaloux, un homme blessé, malheureux, un homme désespéré qui ne sait que faire de son désespoir. Ne sait-on pas que l’amour fait mal, que l’amour rend fou? Tient-on à faire remplir un formulaire en dix exemplaires à tous les désespérés de l’amour non réciproque pour qu’ils transforment leur chagrin en comportement administrativo-compatible? Ne peut-on pas juste avoir pitié de Yannick Buttet?

Et pourquoi cela, ce que je viens d’écrire, que lesdits harceleurs sont surtout des hommes à plaindre, qu’un amoureux qui souffre est une victime de sa souffrance, est indicible, inaudible? Pourquoi tient-on tant à faire apparaître une armada, une déferlante de femmes victimes? Et est-ce cela que nous, femmes, voulons être dans nos rapports avec les hommes: des victimes? Je n’en peux plus d’entendre ce mot de «victime», répété à l’envi mille fois par jour à la télévision, à la radio, dans les médias, par des journalistes, souvent hommes, s’en délectant comme d’un bonbon au caramel. Les mots collent à la peau, longtemps. Aucune femme ne souhaite que demain, après-demain, en prononçant «femme», on pense «victime» aussi. Renversons le poids de la négativité: ceux qui ont un problème, ce sont les hommes, harceleurs, agresseurs, en manque, malheureux. Essayons non la peur, non la naïveté, non la soumission: le dialogue, et pourquoi pas, mieux que la pitié, l’empathie.

Bon pour la tête est une association à but non lucratif, emmenée par un comité de bénévoles composé de Sarah Dohr, Geoffrey Genest, Anna Lietti, Denis Masmejan, Patrick-Morier-Genoud (président), Jacques Pilet, Chantal Tauxe, Faridée Visinand, Ondine Yaffi (ordre alphabétique).

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