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CHRONIQUE / in#actuel

Le vieil écrivain et la mer

S ’ouvrir à la surprise de la redécouverte littéraire, artistique; changer de longueurs d’onde, prendre du champ, bref: se montrer in#actuel. Autrement dit, indocile. Une autre façon encore d’aborder l’actualité.

Avec sa barbe poivre et sel, son ample carcasse, Michel Le Bris a tout du patriarche. L’équipe du Festival Etonnants voyageurs qu’il a créé à Saint-Malo avec le succès que l’on sait, ses proches, tous ne l’appellent-ils pas «le Vieux»?

C’est en 1981 que j’ai rencontré pour la première fois Michel Le Bris. Autant dire il y a des années-lumière. Lors d’une interview, à Genève, chez Skira, où venait de paraître son Journal du Romantisme. Nous nous étions revus le lendemain à La Chaux-de-Fonds, au Club 44. En ces temps lointains, les conférences étaient toujours accompagnées de diapositives. Or, ce soir-là, Le Bris, discourant avec la passion que l’on sait, oubliait régulièrement de passer au cliché suivant. Au risque de voir la pellicule prendre feu!  

Nous nous sommes revus seulement en 2010, au tout premier Livre sur les quais. Le Bris venait de publier sa magnifique autobiographie, Nous ne sommes pas d’ici. Encore l’un de ces titres que j’envie, déclaration que je pourrais faire mienne. Il ne dissimulait pas son plaisir d’être à Morges. Lui, le Breton, aux yeux toujours fixés sur le grand large: «Le festival de Saint-Malo n’a pas commencé autrement.»

Car dans l’intervalle, il y a eu pour Michel Le Bris un changement complet de cap. Et l’expression n’est pas trop forte, s’agissant de cet amoureux de la mer et des récits au long cours. Tournant résolument le dos à Paris, c’est le retour en Bretagne. En même temps que la redécouverte de tout une littérature de voyages et d’aventures, alors méprisée. Cette fameuse «littérature-monde», qu’il va promouvoir par son travail de directeur de collections ou en écrivant sur elle. Notamment sur Stevenson, dont il se fait le biographe. Car il ne cesse pas de publier: Un hiver en Bretagne, son ouvrage peut-être le plus attachant, dans lequel il nous raconte ce pays de mer et de ciel, de marées et de tempêtes, qui est le sien. Et bien sûr La Beauté du monde, immense saga aux allures d’épopée.

La dimension romanesque du réel

Ce souffle, cette façon d’embrasser la terre entière, on le retrouve, mais comme amplifié encore, dans Kong, son nouveau livre, qui retrace le destin d’un duo célèbre de l’âge d’or d’Hollywood, Cooper et Schoedsack. Les réalisateurs du premier King Kong. Mobilisés tous deux durant la Grande Guerre, l’un s’est battu dans le ciel, l’autre a filmé les tranchées, ils se sont rencontrés à Vienne. Ils rêvent de cinéma. Et ils vont le réaliser, ce rêve! En quête de ce que Cooper appelle la dimension romanesque du réel. «Un monde est mort. Et l’autre n’a pas encore commencé. Tout ce que je peux faire, c’est observer, enquêter, témoigner.» Et c’est l’Asie, le Siam, les tigres mangeurs d’hommes, l’Afrique.

Mais Cooper, qui entre temps a participé à la fondation de la Pan Am, et Schoedsack sont à la recherche d’autre chose: l’Expédition Ultime. «Quelque chose qui outrepasse tout chose existante, tout être, quelque chose d’indicible au cœur du monde – quelque chose, simplement, d’au-delà. Kong! C’est comme ça que je le vois.» Et ce sera le fameux film de 1933.

Affiche du film King Kong, 1933

Coop pilotera même l’un des avions attaquant le grand singe. Le succès est au rendez-vous. Mais c’est aussi la fin d’un rêve. Celui qu’a suscité en eux ce Monde perdu qui les a tant fascinés. 1933, c’est l’accession au pouvoir de Hitler et une nouvelle marche à la guerre.

Kong est assurément un magnifique roman. Le grand œuvre, d’une certaine manière, et pas seulement par son ampleur, près de mille pages, de Michel Le Bris. Qui encore une fois nous enchante.


Michel Le Bris, Kong, Grasset, 2017.


Rencontres au Livre sur les Quais

Michel Le Bris sera au Livre sur les quais, à Morges, les vendredi 1er, samedi 2 et dimanche 3 septembre.
Quant à moi, j’y animerai trois rencontres avec Gilles de Montmollin, Jean-Michel Olivier et Alphonse Layaz, samedi 2 septembre à 13h au Cellier Hôtel de Ville. 

     

Bon pour la tête est une association à but non lucratif, emmenée par un comité de bénévoles composé de Sarah Dohr, Geoffrey Genest, Anna Lietti, Denis Masmejan, Patrick-Morier-Genoud (président), Jacques Pilet, Chantal Tauxe, Faridée Visinand, Ondine Yaffi (ordre alphabétique).

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