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CHRONIQUE / Anti-caste

Le destin des populistes anti-système au cœur du pouvoir

A Rome, le nouveau président de la Chambre des députés, le 5 étoiles Roberto Fico, a fait sensation en montant dans un bus pour se rendre au Parlement. Ce geste anti-caste a inspiré à notre chroniqueuse un petit comparatif entre nos populistes UDC et leurs cousins transalpins sur leur manière d'appréhender le pouvoir.

Dominique de Buman prenant le tram pour rejoindre le Palais fédéral… En Suisse, la scène serait d’une banalité tellement courante que l’on ne peut même pas être sûr qu’elle serait prétexte à un selfie de la part d’un quidam bernois. Mais à Rome ce lundi 26 mars, le fait que Roberto Fico, élu président de la Chambre des députés samedi, monte dans un bus pour se rendre de la Gare de Termini au Palais de Montecitorio, a fait sensation. D’autant que le troisième personnage de l’Etat italien est flanqué d’une escorte. Photo à l’appui, son parti, le Mouvement 5 étoiles, y voit un tournant: «Le parlement ne sera plus le symbole de la caste», titre le blog de la formation parvenue en tête des élections, avec 32,6% des voix, le 4 mars dernier.  

La lutte contre la caste, les élus et leurs privilèges, c’était le fond de commerce des 5 étoiles. Leurs résultats électoraux les obligent à assumer leurs responsabilités et à s’institutionnaliser: même à titre temporaire, dans l’attente d’une nouvelle loi électorale et de nouvelles élections, difficile d’imaginer une coalition gouvernementale sans eux.

Là encore, le parallèle avec la situation suisse est intéressant. L’UDC représente elle aussi un – petit – tiers de l’électorat. Avec son credo anti-système martelé depuis 25 ans, elle apparaît désormais à l’avant-garde des partis populistes européens. La participation au gouvernement a-t-elle tempéré ses ardeurs populistes? L’UDC dispose depuis 2015 de deux élus au Conseil fédéral certifiés idéologiquement d’origine par elle. Néanmoins la présence d’Ueli Maurer et de Guy Parmelin aux séances n’a entamé en rien la litanie des reproches que le parti blochérien adresse au gouvernement. Celui-ci serait encore et toujours en train de préparer une «adhésion rampante» à l’Union européenne.  

Cette critique, réitérée lors du congrès de l’UDC samedi dernier, laisse songeur: le duo Maurer-Parmelin n’aurait-il aucun poids sur le collège? Ou se serait-il rallié, faute d’arguments pertinents à lui opposer, à la stratégie décidée par les 5 autres ministres? A quoi cela sert-il de se battre pour avoir deux élus au Conseil fédéral si le parti n’en retire aucune influence sur le sujet qu’il juge le plus vital pour la Suisse?

Leader des 5 étoiles, Luigi Di Maio est fortement pressenti pour devenir, après la pause pascale et quelques tractations supplémentaires, président du Conseil italien. Saura-t-il faire du mouvement créé par le vociférant Beppe Grillo un parti gouvernemental, compétent et fiable?

L’expérience suisse montre les limites de l’intégration des populistes au plus haut niveau du pouvoir exécutif. Le duo Maurer-Parmelin respecte a minima le principe de collégialité. Ueli Maurer s’est même permis quelques coups de canif. Surtout, hors leurs propres dossiers, ces deux ministres ne s’impliquent pas dans la défense des prises de position du collège, ils ne s’affichent jamais en contradiction avec leur parti.

Au pouvoir, le mouvement 5 étoiles aura moins de latitudes que nos deux compères pour jouer les faux-fuyants. Il devra être à la hauteur des espoirs qu’il a lui-même soulevé. Dans les palais romains datant de la Renaissance qui servent de décor à la politique italienne, le train de vie de la caste a déjà bien été revu à la baisse. L’intégrité ou encore l’humilité telle que la prône le populaire pape François sont certes des valeurs importantes dans un pays qui étouffe sous le faste du passé. Mais, après plus de dix ans de stagnation économique, ce que les Italiens veulent avant tout, ce sont des jobs pour les jeunes et du pouvoir d’achat pour tous. Ce qu’ils attendent de leurs parlementaires, ce n’est pas qu’ils se déplacent en bus plutôt qu’en voiture dans le centre de Rome (de toutes façons inadapté à la densité du trafic), mais qu’ils soient efficaces et rapides lorsqu’ils siègent dans les travées du Parlement, qu’ils ne perdent pas de temps en vains palabres, en «combinazione», et en coups de communication sur les réseaux sociaux. On n’en est encore loin.


Précédemment dans Bon pour la tête

«L'Italie entre illusions perdues et désespoir européen», Chantal Tauxe

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