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CHRONIQUE / in#actuel

La leçon de théâtre de Lorca

S ’ouvrir à la surprise de la redécouverte littéraire, artistique; changer de longueurs d’onde, prendre du champ, bref: se montrer in#actuel. Autrement dit, indocile. Une autre façon encore d’aborder l’actualité.

Que peut le théâtre? Que doit-il être en un temps de crise tel que le nôtre? La question, car il s’agit bien sûr d’une seule et même interrogation, revient périodiquement. On l’a encore vu récemment avec la prise de position du comédien Jean-Luc Borgeat et du débat qui s’en est suivi.

Sans remonter à la querelle des Anciens et des Modernes, qui oppose Boileau, défenseur de la tragédie classique, à Perrault, qui entend dépasser les modèles antiques, elle est déjà au cœur de la fameuse «bataille d’Hernani», en 1830 où romantiques et classiques en viennent aux mains lors des représentations de la pièce de Victor Hugo. Mais avant elle, il y a eu la préface à Cromwell, dans laquelle Hugo affirme en manière de défi: «Le goût, c’est la raison du génie.»

Assassiné à 40 ans

Que peut le théâtre? Un homme, plus près de nous, n’a eu de cesse de s’interroger à ce sujet, Federico Garcia Lorca. Arrêté en 1936, à Grenade, ce même 16 août date de cette chronique, il est assassiné trois jours plus tard par les franquistes. Lorca n’avait pas quarante ans.  

Lorca, c’est bien sûr l’impeccable poète du bouleversant Romancero gitano (1928) ou encore des Sonnets de l’amour obscur (1936), dédiés à son amant, le jeune comédien Ramirez de Lucas:

Dans mes yeux /s'ouvre le chant hermétique /des graines qui /n'ont pas fleuri

On l’oublie parfois, Lorca c’est aussi et tout autant un formidable dramaturge. A l’œuvre théâtrale au moins aussi décisive que sa poésie. Ainsi, il y a quelques années, je me souviens d’une magnifique représentation en Avignon de son chef-d’œuvre, Noces de sang, qui raconte un amour tragique et impossible dans une Andalousie aux strictes codes sociaux: «Je suis partie avec l’autre! Je suis partie! Toi aussi, tu serais partie! J’étais brûlée, couverte de plaies dedans et dehors.» Ou encore, dans un autre genre, vue aussi en Avignon, Les Amours de Don Perlimpín avec Belise en son jardin.

Un théâtre qui jamais ne laisse en repos le spectateur

Car Lorca a pratiqué à peu près toutes les formes de théâtre, y compris les marionnettes. Comme le montre la très remarquable exposition de cet été à la Fondation Jan Michalski, à Montricher. Mais surtout Lorca a beaucoup réfléchi sur le théâtre. Sur ce que doit être sa mission, son rôle. Un théâtre à la fois immémorial, de toujours, et un théâtre d’aujourd’hui; un théâtre qui jamais ne laisse en repos le spectateur:

«Les anges, les ombres, les voix, les lyres de neige et les rêves existent, ils volent parmi nous, aussi réels que la luxure, que les pièces de monnaie que vous avez dans la poche, que le cancer latent dans le beau sein de la femme ou sur les lèvres fatiguées de l’homme d’affaires. Vous venez au théâtre avec le seul souci de vous divertir. Vous avez pour cela des auteurs que vous payez, et c’est fort juste. Mais aujourd’hui le poète vous a enfermé ici parce qu’il tient et qu’il aspire toucher votre cœur en vous montrant les choses que vous ne voulez pas voir et en vous criant les vérités toutes simples que vous ne voulez pas entendre.»

Renvoyant dos à dos Anciens et Modernes, quelle meilleure définition de ce que doit être le théâtre? Lorca, notre contemporain capital.


Federico Garcia Lorca en scène, Fondation Jan Michalski pour l’écriture et la littérature, Montricher, jusqu’au 24 septembre.
Federico García Lorca, Œuvres complètes II (Théâtre), Gallimard «Bibliothèque de la Pléiade»




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