keyboard_arrow_left Retour
CHRONIQUE / in#actuel

La dernière tentation

S 'ouvrir à la surprise de la redécouverte littéraire, artistique; changer de longueurs d’onde, prendre du champ, bref: se montrer in#actuel. Autrement dit, indocile. Une autre façon encore d’aborder l’actualité.

Malgré quelques articles de presse, l’événement n’a guère fait de bruit. A l’occasion de Pâques, ce que d’aucuns ont appelé le «nouveau» Notre Père a été récité pour la première fois par les fidèles des Eglises romandes. Encore que le terme de nouveau convienne mal à ce qui n’est qu’un changement mineur. Il ne concerne à dire vrai que la sixième demande de ce que l’on appelle aussi la prière dominicale. «Et ne nous soumets pas à la tentation» est devenu «Et ne nous laisse pas entrer en tentation». Pourquoi ce changement? L’ancienne formulation prêtait par trop à confusion, tendait à inférer que c’est Dieu lui-même qui tente, qui éprouve la créature humaine par le truchement du mal. Or, en bonne théologie, c’est bien sûr le Malin qui est le tentateur et non Dieu.  

La traduction œcuménique du Notre Père telle qu’elle était dite jusqu’à présent avait été adoptée en 1966 par les Eglises francophones dans la foulée de Vatican II. Depuis, elle n’avait jamais été révisée. Lancée unilatéralement il y a plus de vingt ans par les évêques francophones, la traduction de la bible liturgique, et pas seulement du Notre Père, a été menée par une brochette de spécialistes sous la houlette d’une commission dans laquelle on trouve deux représentants suisses, le père-abbé de Saint-Maurice et le père Philippe de Roten. Bien que validée par le Vatican en 2013, il a néanmoins fallu attendre jusqu’à l’an dernier pour que la nouvelle version entre en vigueur dans les paroisses catholiques. Dans un «souci d’œcuménisme», les protestants romands, comme avant eux les réformés français, s’y sont ralliés. Non sans regretter, pour certains, d’avoir été mis par l’Eglise catholique devant le fait accompli. Ainsi va le dialogue inter ecclésial. Mais revenons au texte.

Convenons-en, la nouvelle version est d’une navrante pauvreté tant littéraire que liturgique. On entre certes en religion, mais entre-t-on en tentation? On se laisse tenter, on cède, on succombe. Une version de travail du Notre père de 1966 disait d’ailleurs: «Ne nous laissez pas – on vouvoyait encore Dieu à cette époque – succomber à la tentation». Il est vrai que dans ladite commission qui a supervisé ce très médiocre texte, on ne trouve que des prélats. Il fut un temps pourtant où l’Eglise faisait appel à de vrais écrivains.

L’archevêque de Canterbury et la reine du crime

Sait-on ainsi que c’est un authentique et magnifique poète, Patrice de La Tour du Pin (1911-1975), l’auteur de La Quête de joie, qui, à la suite de la réforme conciliaire, rédigea pour la Commission liturgique de traduction plusieurs versions nouvelles des psaumes, des hymnes aujourd’hui encore chantés dans les monastères ainsi que des prières eucharistiques? Et plus près de nous, lorsque l’Eglise d’Angleterre entreprit de réviser le vénérable Book of Common Prayer, à qui l’archevêque de Canterbury fit-il appel? A la «reine du crime» – cela ne s’invente pas –, la romancière P.D. James (1920-2014), dont le personnage fétiche de Dalgliesh, le mélancolique inspecteur de Scotland Yard, est presque aussi célèbre que Poirot.

Ce travail de révision, elle l’évoque dans un délicieux ouvrage, Il serait temps d’être sérieuse, son journal 1997-1998: «A Westminster pour une réunion de la commission liturgique à Church House (…) J’aime mes collègues qui tolèrent mon ignorance théologique avec une charité très chrétienne. Eux ont pour tâche d’écrire ou de réécrire la liturgie alors que mon souci en tant que vice-présidente de la Prayer Book Society est d’essayer de sauvegarder le trésor que nous possédons». Cette précision encore, dame Phyllis Dorothy James ne s’est bien sûr pas fait faute de placer cette même commission au cœur de l’un de ses romans. Son titre: Meurtres en soutane


Patrice de la Tour du Pin, Poèmes choisis, Gallimard, 2010 ; Retrouvez aussi son site!

P.D. James, Il serait temps d'être sérieuse, Fayard, 2000

P.D. James, Meurtres en soutane, Le Livre de poche, 2003

Bon pour la tête est une association à but non lucratif, emmenée par un comité de bénévoles composé de Sarah Dohr, Geoffrey Genest, Anna Lietti, Denis Masmejan, Patrick-Morier-Genoud (président), Jacques Pilet, Chantal Tauxe, Faridée Visinand, Ondine Yaffi (ordre alphabétique).

© 2018 - Association Bon pour la tête | une création WGR