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CHRONIQUE / Tout va bien

Je recadre, tu recadres…

U n rendez-vous hebdomadaire pour raconter comment le sérieux n'est pas toujours là où l'on croit. Cette chronique d'Anna Lietti paraît le samedi dans 24heures.

- Alors, ta nouvelle école, premières impressions?

- Il y a un truc génial, c’est que les profs nous vouvoient: je me sens respecté!

L’ado familier parlait avec chaleur et je n’ai jamais oublié cette conversation. Il venait de passer en école privée. Son éloge du vouvoiement m’étonna d’autant plus que quelque mois plus tôt, le garçon tressait des couronnes à son prof de classe qui avait instauré le «tu» réciproque. Le même enseignant faisait maintenant l’objet d’un verdict cruel: sympa, mais pas très sérieux. Eh oui: entre le maître et l’élève, la relation est pétrie d’ambivalence.

De séduction, aussi: le volet genevois de «l’affaire Ramadan» l’a brutalement rappelé. Il y a eu les témoignages d’anciennes élèves de l’enseignant-prédicateur en disgrâce. Puis, de fil en aiguille, relayé par la Tribune de Genève, est né un intéressant débat collatéral, qui invite à l’introspection l’ensemble du corps enseignant: quelle est la nature profonde de la relation pédagogique? Quelle part fait-elle à la séduction? Où est la ligne rouge?

Un ancien directeur de cycle prend courageusement la plume pour rappeler qu’il n’y a pas d’enseignement sans séduction: la mission du prof n’est-elle pas d’éveiller le désir des élèves? Désir d’apprendre, bien sûr. Mais quand votre talent et votre passion d’enseigner allument des étoiles dans les yeux des jeunes gens, la tentation existe de plonger dans le miroir de ce regard et de vous y perdre. D’irréprochables enseignants répondent au directeur en lui faisant la leçon: il y a, lui expliquent-ils, la séduction intellectuelle d’une part, et de l’autre, la séduction sensuelle. Il convient de les dissocier. Ben voyons, c’est si simple: on se demande comment le directeur n’y avait pas pensé avant.

La vérité est que tout ça s’entremêle allègrement. Que depuis la nuit des temps, des écoliers tombent amoureux de leur maîtresse et des collégiennes mélangent passion pour l’histoire et passion pour l’historien. Que les salles de classe sont des incubateurs à fantasmes et que les fantasmes n’ont jamais fait de mal à personne. La seule question est: comment l’école se prémunit contre le passage à l’acte.

Et là, je lis des choses compliquées du genre: dès que le prof «détecte» chez son élève les signes d’une passion peu intellectuelle, il doit «recadrer» la relation sans toutefois le décourager dans son envie d’étudier…

Je connais des profs dont le taux d’angoisse est en train de prendre l’ascenseur en ces temps propices à la suspicion: «recadrer», ils ne demandent que ça. C’est juste qu’ils recherchent le mode d’emploi.

J’ai une idée, inspirée par mon ado familier: on pourrait commencer par rétablir le vouvoiement dans les classes et décider qu’un prof, ça ne va pas boire des verres avec ses élèves? Bon d'accord, c’est assez primitif comme recadrage, mais ça aurait au moins le mérite d’envoyer un signal clair.

En entendant ma suggestion, mes amis profs se fendent la malle. Après avoir ri, l’un d’eux m’a dit: «On n’osera jamais…»

Bon pour la tête est une association à but non lucratif, emmenée par un comité de bénévoles composé de Sarah Dohr, Geoffrey Genest, Anna Lietti, Denis Masmejan, Patrick-Morier-Genoud (président), Jacques Pilet, Chantal Tauxe, Faridée Visinand, Ondine Yaffi (ordre alphabétique).

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