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Chronique / in#actuel

Résistance de la poésie

S ’ouvrir à la surprise de la redécouverte intellectuelle, artistique, changer de longueurs d’onde, de focales, se retourner sur l’histoire, la grande comme la petite, prendre du champ, bref: se montrer in#actuel. Autrement dit, indocile, suivant le mot d’ordre de notre média. C’est à quoi en tout cas nous allons nous efforcer dans cette chronique.

On ne la voit pas tout de suite. Un temps, on l’a cru même perdue à la suite de la rénovation de l’immeuble, situé au no 3 du boulevard de Grancy, à Lausanne. La plaque est rédigée en deux langues, en français et en russe. On y lit: «Marina Tsvetaeva écrivain russe vécut dans cette maison en 1903-1904.» Chaque fois que je passe devant, je ne manque jamais de me recueillir un instant.

Je ne connais pas beaucoup de poètes, d’écrivains aussi purs que l’auteur d’Insomnie: «Tous couchés en rangs/ Sans partage/ A bien voir les soldats, /Où sont les nôtres ? Et les autres ? / Il était Blanc – le voilà rouge/ Rouge de sang. / C’était un Rouge – le voilà blanc/ Blanc de mort.»

Marina Tsvetaeva, qui endura successivement la guerre civile, l’exil, l’exécution de ses proches par Staline et qui finit par se suicider, demeure l’une des très grandes figures de ce qu’on appelle l’Age d’argent. Cette période littéraire et artistique extraordinairement faste que connut la Russie au début du XXe siècle et dont les autres représentants, pour se cantonner à la littérature, ont nom Alexandre Blok, Anna Akhmatova ou encore Boris Pasternak.

Il y a bien des années, j’ai visité, à Saint-Pétersbourg, l’appartement-musée d’Anna Akhmatova. Dans cette maison «sur la Fontanka», du nom de l'un des canaux tout proches de la Neva, peu d’objets évoquent l’auteur du Poème sans héros, mais ils suffisent à marquer sa présence: voici la méridienne, le châle de laine blanc, la malle qui contenait sa bibliothèque et bien sûr le cendrier. Il servit à brûler, sitôt écrites et à peine mémorisées par sept proches d’Akhmatova, les pages du Requiem: «C'était le temps où ne souriait/ Que le mort heureux de goûter la paix. / Comme une breloque inutile, Leningrad/ Pendait aux murs de ses prisons.»

Fait significatif de la force de dénonciation de ce poème et bien qu’écrit pour l'essentiel entre 1935 et 1943, il n'existera de manuscrit du Requiem qu'à partir de 1962; pour la publication en Russie, il faudra attendre l’arrivée de Gorbatchev.

Ces porteurs de lumière

Que la poésie représente l’ultime recours contre la barbarie et la mort en même temps que l'ultime preuve de vie et de liberté, en témoigne notamment ce qu’écrit Varlam Chalamov, l'auteur des Cahiers de la Kolyma – l'un des textes les plus bouleversants sur le goulag: «Chaque soir, dans la surprise/ De me savoir vivant, / Je me disais des poèmes.» Or, cette expérience n'est aucunement propre à l'écrivain Chalamov. Elle est commune à des centaines de milliers d’anonymes, hommes et femmes, qui ont puisé courage et espérance dans les poèmes d'Akhmatova ou de Pasternak.

De tout temps, poètes, écrivains, artistes, et pas seulement en Russie, ont été – et continuent d’être – des porteurs de lumière, éclairant la conscience humaine. Parce qu’atteints de ce que Boris Pasternak nomme, suivant le titre d’un de ses recueils de poèmes, une «haute maladie». A savoir que la vocation de l'écrivain, à la manière de l'infirme, du malade, l'isole au sein du corps social. Mais, en même temps, cette forme de maladie qui le marginalise peut être qualifiée de «haute». En ce qu'elle fait de lui l'instrument privilégié de la force supérieure qu'est la vie. Malade, le poète devient, de par sa haute maladie même, le guérisseur. A l'instar précisément, et ce n’est pas innocent, du héros du roman de Boris Pasternak, Le Docteur Jivago, dont le nom en slavon liturgique signifie «le vivant». Indistinctement médecin et poète, médecin parce que poète.


Marina Tsvetaeva, Insomnie et autres poèmes, Poésie/Gallimard
Anna Akhmatova, Requiem, Poésie/ Gallimard
Photographie: la plaque du bd de Grancy à Lausanne.


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