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CHRONIQUE / Tout va bien

Gare à l’excès de racines

U n rendez-vous hebdomadaire pour raconter comment le sérieux n'est pas toujours là où l'on croit. Cette chronique d'Anna Lietti paraît le samedi dans 24heures.

Il y a manière et manière de présenter les choses. Quand le philosophe français Luc Ferry écrit* que la première loi au monde de protection des animaux a été instaurée par le régime nazi, il dit vrai. Mais il omet de préciser que les national-socialistes n’ont fait qu’achever un travail commencé par le gouvernement précédent.

Ceci dit pour montrer patte blanche: gardons-nous des jugements simplistes et de l’anti-véganisme primaire.

N’empêche. Le fait qu’aujourd’hui, nombre de suprémacistes blancs américains placent le véganisme au cœur de leur idéologie, ça donne la chair de poule et ça ne relève pas du hasard. Une chercheuse américaine a exploré l’univers mental des amis des bêtes/ennemis des noirs et livre ses observations sur le site vice.com. Je viens de lire son article: l’affaire dépasse l’anecdote.  

Si je résume l’histoire revisitée par ces fanatiques: au début des temps, il y avait d’un côté les ancêtres aryens, cultivateurs et mangeurs de produits de la terre. De l’autre, les peuplades de Juifs carnivores errants avec leurs troupeaux. Puis il y a eu Adolf Hitler, végétarien accompli et maître spirituel d’une éthique alimentaire de la pureté, propre à la race supérieure. S’il faut être végane, expliquent les héritiers du national-socialisme, ce n’est pas seulement pas souci égoïste de rester en bonne santé ou de gagner des points dans une prochaine vie (comme les bouddhistes). Il faut pratiquer le véganisme noble qui découle de l’attention portée à toute créature vivante (bon, ok, à presque toute créature vivante, faut pas pinailler). Précisons qu’accessoirement, seul le guerrier aryen, héritier archétypique du végane ancestral, est légitimé à exercer la «violence de rétorsion» contre un monde dégénéré.

Oui, c’est assez tordu comme raisonnement, mais il faut bien quelques contorsions, quand on est descendant de bagnards anglais, pour s’inventer une légitimité raciale supérieure à occuper le sol américain – «Blod and soil» (le sang et le sol), c’est en effet le slogan nazi repris récemment par les manifestants de Charlottesville. 

Mais il y a, dans l’argumentaire des extrémistes de droite, quelque chose qui nous est nettement plus familier. C’est l’idée qu’il y a deux types d’êtres humains: les enracinés, qui sont des êtres de plénitude et de civilisation. Et les errants, les déracinés, guettés par la déculturation et la barbarie.

Aujourd’hui, de par chez nous, on a tendance à plaindre ces derniers plus qu’à les haïr. C’est un progrès, mais la division du monde en arrière-fond reste la même. La vraie question civilisée serait: qu’y a-t-il à prendre ou à laisser dans notre enthousiasme à exalter la terre et la nature? Et ces fichues racines, est-ce qu’on n’est pas en train de les sacraliser? C’est bien de savoir d’où l’on vient, mais gare: la consommation excessive de tubercules peut entraîner des états hallucinatoires.


*Le nouvel ordre écologique, LGF, 2009.

Bon pour la tête est une association à but non lucratif, emmenée par un comité de bénévoles composé de Sarah Dohr, Geoffrey Genest, Anna Lietti, Denis Masmejan, Patrick-Morier-Genoud (président), Jacques Pilet, Chantal Tauxe, Faridée Visinand, Ondine Yaffi (ordre alphabétique).

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