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Chronique / Tout va bien

Etalage masculin

P arce que tout ne va pas de mal en pis, verticalement. Mais qu'horizontalement, ça rigole et ça pleure, parfois simultanément.

Les mots, c’est formidable. Du magma mental où il croupissait, l’élément de réalité, à peine nommé, émerge soudain et se met à exister, net et consistant comme une statue sortie de l’atelier. 

Prenez «manspreading», dont je viens d’apprendre l’existence. Oui désolée, c’est encore de l’anglais, ça veut dire «étalage masculin». Et ça désigne l’habitude qu’ont beaucoup d’hommes de s’asseoir les cuisses écartées. Quand il n’y a personne à côté, c’est juste malgracieux. Quand ça se passe dans le métro, c’est carrément mufle pour les voisins de siège, obligés de se ratatiner pour échapper à un frottement de cuisses intempestif. On a tous vécu l’expérience, le mot la concrétise.

J’apprends l’existence du terme parce que, après New York, Séoul et Tokyo, Madrid a décidé d’interdire l’étalage masculin dans les transports publics, à l’aide de pictogrammes ad hoc. C’est la mairie de gauche (Podemos) qui dicte la nouvelle règle, mais l’idée vient des féministes. Le «manspreading», disent-elles, est une pratique sexiste, symbolique d’une tradition patriarcale où les hommes se sentent légitimés à prendre toute la place.

La décision de la mairie de Madrid a suscité une brassée de commentaires. La question la plus débattue est celle du sexisme supposément intrinsèque à la posture dite des «couilles en cristal». Le sexisme n’est pas là où l’on croit, réagit le philosophe Raphaël Enthoven sur Europe 1: il consiste à essentialiser ce comportement comme masculin, alors que les femmes s’assoient aussi, parfois, l’entre-jambe à l’air. Le site Slate, quant à lui, convoque un urologue pour trancher la délicate question de l’impératif anatomique: non, affirme le spécialiste, croiser les jambes n’entraîne pas un écrasement des testicules et du pénis car le paquet se projette en avant. Ouf.

Personnellement, je suis plutôt de l’avis de ce twittos qui trouve que l’écarteur de cuisses, «c’est juste un con qui ne sait pas se tenir». Et je me demande si c’était une bonne idée d’inventer un mot pour ça. Il faudrait dire alors que les femmes font du «womanspreading» quand elles occupent le siège voisin avec leur sac à main. Les ados du «teenspreading» quand ils posent les pieds sur le siège d’en face. Tout un chacun du «loudphoning» quand il parle trop fort au téléphone. Sans parler des adeptes du «leftqueueing» dont nous parlions la semaine dernière: ceux qui stationnent à gauche sur les escalators.

Tous ces comportements ont un nom commun, l’incivilité. Et je ne suis pas sûre que d’inventer un pictogramme d’interdiction pour chacun fasse avancer le schmilblick. On parle de rapport à l’autre. Si, à l’agression tactile, tous les «autres» s’encourageaient à réagir du tac au tac, là, on verrait un vrai changement d’ambiance dans les rames de métro.

C’est décidé, je me lance. J’ai préparé ma phrase: «T’as de belles cuisses, tu sais? Je peux palper? Jusqu’où? » Bon, d’accord, pas si je suis seule avec l’inconnu dans un wagon vide. Mais dans ce cas, je change de siège et je vais me «womanspreader» ailleurs.


Cette chronique paraît tous les samedis dans 24 heures


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