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CHRONIQUE / La chronique de JLK

Ce vieux foldingue de Jean Ziegler nous empêchera-t-il de dormir?

A u lendemain de ses 85 ans, l’increvable «gaucho» tiers-mondiste s’est remis en selle pour voir, de près, l’affreuse situation dans laquelle des milliers d’êtres humains, chassés de chez eux par la guerre ou le chaos socio-politique, se sont retrouvés sur les côtes européennes de la Méditerranée, dans des conditions abominables. Il en a tiré un témoignage, Lesbos – La Honte de l’Europe, que nous ne pouvons ignorer. Autre témoin, qui a choisi la voie du conte pour rappeler les tenants et les aboutissants d’une autre tragédie africaine: Philippe Bolomey raconte Les malheurs de Justin dont le protagoniste, fils de première ministre massacrée à Kigali, s’est retrouvé SDF dans les rues de nos villes…

Cela n’a pas manqué, comme je m’y attendais: dès que j’ai annoncé sur Facebook, l’autre jour, la parution du dernier livre de Jean Ziegler, consacré à la tragédie humanitaire toujours en cours «sous nos fenêtres» et dans l’indifférence à peu près générale, l’un de mes «amis» du réseau social, bel esprit supérieur de la haute intelligentsia helvético-française, prof de littérature et très éminent critique, n’a pu se retenir – le seul soit dit en passant – de balancer ces deux mots de sa haute chaire: «larmoyant et pitoyable!».

Qu’on se le dise dans les églises et les chapelles de tout bord: que se sentir touché, même de loin et sans qu’il s’agisse seulement de dorloter sa conscience, par le sort de milliers de nos semblables qui fuient leurs villes et villages en ruines, ne peut être désormais, aux yeux de certains de nos humanistes éclairés, que «larmoyant et pitoyable». Il faut en effet raison garder, les yeux et le cœur secs, et nul besoin de lire le dernier livre de ce fou de Ziegler pour conclure d’avance qu’il est «larmoyant et pitoyable». On l’a vu larmoyer à la télé, et c’est une vraie pitié que de le voir invoquer les «droits humains», devenus la bête noire de ceux qui, au motif de résister au «politiquement correct», ce sont transformés en cyniques relançant, au niveau européen, le slogan hideux et mensonger justifiant naguère la fermeture de nos frontières, selon lequel «la barque est pleine». 

© Matthias Rihs pour Les Malheurs de Justin (Editions du Forel, 2019)

Suis-je en train de donner dans l’angélisme en refusant de trouver «larmoyant et pitoyable» le témoignage, documenté sur le terrain par un octogénaire soucieux de justice et de simple dignité humaine? Nullement, et d’ailleurs le propos de Jean Ziegler - auquel on peut faire tous les griefs idéologiques ou politique qu’on veut -, n’est aucunement «larmoyant» dans la suite des constats qu’il fait sur l’île paradisiaque de Lesbos partiellement transformée en dépotoir immonde, à partir de rencontres personnelles, de questions précises, de faits chiffrés, d’observations rapprochées dans le sinistre camp de Moria ou dans les merveilleuses oliveraies devenues lieux de cauchemar quotidien.     

Un témoignage documenté, entre tant d'autres...

Celles et ceux qui suivent, même à distance et plus ou moins horrifiés, les péripéties de la tragédie humanitaire se jouant (notamment) entre Mitylène et Lampedusa, retrouveront, dans La honte de l’Europe,  nombre de faits rapportés par les médias ou sur Internet; et l’on peut rappeler, à ce propos, le témoignage écrit et dessiné de l’artiste gruérien Jacques Cesa, dans Lampedusa, aller simple (L’Aire, 2017), parti à la rencontre des migrants au fil d’un périple généreux de 15 semaines; ou celui de notre ami Michael Wyler détaillant ici même, dans un reportage intitulé Le silence des assassins (Bon Pour La Tête, le 18 juin 2019), les observations accablantes qu’il fit sur l’île de Samos.

Plus officiel de tournure, puisque Jean Ziegler accomplissait à Lesbos une mission «onusienne» en tant que vice-président du comité consultatif du Conseil des droits de l’homme des Nations unies, le rapport de l’indomptable «octogénéreux» n’en est pas moins tout personnel, et certes frémissant de colère mais sans rien de «larmoyant», et son premier mérite est de concentrer de nombreuses données précises aux chiffres parlants sur l’état de la situation ( 34 500 réfugiés dans les cinq points d’accueil sur les îles de la mer Egée, en novembre 2019, dont deux tiers de femmes et d’enfants, et une capacité d’hébergement prévue pour 6400 personnes au maximum dans les camps en question…), la gestion des frontières européennes par l’UE et ses bras armés (Frontex, Europol et EASO), le scandale des push backs (interventions violentes des garde-côtes grecs et turcs ou des militaires de l’OTAN, notamment, marquées par de nombreuses noyades provoquées), le scandale de la collusion entre marchands d’armes et fonctionnaires hauts placés de l’Union européenne, le scandale de la corruption (impliquant des militaires grecs) minant jusqu’à l’alimentation quotidienne des réfugiés par des opérations de catering pourries – alors qu’il n’y a aucun problème pour livrer la meilleure chère aux touristes bien payants –, et l’on en passe en ce qui concerne le tableau général du désastre inscrit dans le musée des horreurs contemporaines, en violation flagrante de lois dont les prescriptions sont rappelées très précisément par Jean Ziegler.

A cela s’ajoutant les tribulations personnelles réellement «pitoyables», ou les initiatives positives que Jean Ziegler accoutume de relever sur ses «chemins d’espérance» d’optimiste malgré tout. 

Ainsi du procès infâme intenté par la justice grecque, sur dénonciation de Frontex, à la Syrienne Sarah Mardini, accusée de «trafic d’êtres humains» au motif qu’elle a participé à des opérations de sauvetage; ainsi de la jeune Afghane Seemen Alizada, prof d’anglais à Herat, dont les talibans ont massacré le mari avant sa fuite avec ses enfants durant laquelle sa petite fille a été noyée (larmoyons donc, tant c’est «pitoyable»…), et qui, dans l’enfer de Moria, a réussi à construire «ce qui ressemble à une boulangerie»; ainsi enfin de tous ceux et celles, entre tant d’autres, victimes ou venus en aide à celles-ci, dont notre vieux foldingue a recueilli le témoignage…

Le témoignage contre l'indifférence et l'oubli

En exergue du dernier livre de Jean Ziegler dont on se rappelle qu’un certain Sartre l’enjoignit, jeune étudiant suisse à Paris, de s’intéresser à l’Afrique, figure cette citation d’Albert Camus: «Qui répondrait en ce moment à la terrible obstination du crime, si ce n’est l’obstination du témoignage?» 

© Matthias Rihs pour Les Malheurs de Justin (Editions du Forel, 2019)

Or c’est du côté de Camus le conteur, plutôt que de Sartre l’idéologue, que se situe le petit récit sans prétention - mais qui touche, là encore, par sa composante humaine sur fond de génocide avéré -, qu’a publié récemment l’enseignant vaudois Philippe Bolomey avec le sous-titre de «conte moderne». 

A traits stylisés, au présent de l’indicatif, l’auteur retrace le parcours d’un personnage qu’il appelle Justin dans sa fiction après qu’il a recueilli, en vidéo, le récit brut et bien réel de ce réfugié du «Pays des Cent Montagnes» dont il est devenu l’ami. Que le pays en question  soit le Rwanda en réalité, et que Justin soit le pseudo du fils «réel» de la première ministre Agathe Uwilingiyimana, hutu modérée, assassinée avec son mari tutsi au premier des cent jours du génocide, doit être rappelé pour les lecteurs, et particulièrement les jeunes que vise prioritairement ce conte «pour mémoire», mais celui-ci peut être lu une première fois sans ces repères historiques. 

Les malheurs de Justin, qu’illustrent les dessins très expressifs de Matthias Rihs, dans une tonalité marquée «littérature jeunesse», constituent comme une épure existentielle modulée avec une simplicité qui n’a rien de simpliste. Dès son adolescence, Justin, aîné d’une fratrie de 5 enfants socialement privilégiés, mais dont la «chance» fondera précisément le malheur, déroge à son rôle de modèle pour fuguer, s’engager dans l’armée, en revenir dépité et continuer de n’en faire qu’à sa tête, jusqu’au jour maudit où l’Histoire, avec sa grande hache, coupe sa vie en deux. 

Or le Justin d’après le massacre de ses parents et de sa sœur cadette, échappant de justesse au même sort et fuyant avec ses autres frères et sœur grâce à l’intervention in extremis d’un capitaine sénégalais, passant les contrôles dans un carton marqué FRAGILE et se retrouvant finalement accueilli dans le «Pays des Hautes Montagnes», ce Justin traumatisé à vie ne sera jamais un modèle et les «galères» de sa vie d’exilé, de boulots foireux en mariage raté, et jusqu’à la rue où le pousse son alcoolisme, ne sont pas édulcorées dans ce conte cruel et sonnant vrai - pas plus «larmoyant» que «pitoyable» dans son propos que celui de Jean Ziegler, et constituant un autre témoignage. 


Jean Ziegler. Lesbos – La honte de l’Europe. Editions du Seuil, 2020.

Philippe Bolomey, Les malheurs de Justin. Illustrations de Matthias Rihs. Editions du Forel, 2019. 

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