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La chronique d’Isabelle Falconnier

Allo maman bobo

L a plume qui caresse ou qui pique sans tabou, c’est celle d’Isabelle Falconnier, qui s’intéresse à tout ce qui vous intéresse. La vie, l’amour, la mort, les people, le menu de ce soir.

A Zurich, nous a appris la RTS il y a quelques jours, certains parents suivent à distance le quotidien de leur enfant à la crèche grâce à une application mobile leur indiquant au fur et à mesure ses activités - s’il a mangé, dormi, fait caca ou de la pâte à modeler. Ils peuvent aussi se relier à une caméra installée au milieu de la garderie et regarder bébé depuis leur travail. Plusieurs garderies romandes seraient intéressées par ce procédé, déjà répandu aux Etats-Unis. 

Je suis stupéfaite. Doublement: à la fois par la raison pour lesquelles ces garderies adoptent sans sourciller cet outillage numérique, et par ses conséquences.

La raison? Elle tient en deux mots: les parents. Les parents qui appellent une, deux, cinq fois par jour la garderie pour demander si leur progéniture a mangé, dormi, fait caca ou de la pâte à modeler. Pour se débarrasser des parents, au lieu de simplement leur demander de ne plus appeler, de les laisser travailler et de leur faire confiance, les éducateurs hélas préfèrent abonder dans leur sens et leur offrir leur servitude sur un plateau. Car les conséquences seront sans fin, et les dommages collatéraux immenses.

Avec des caméras dans les crèches et garderies, les mères ne pourront jamais couper le cordon avec les enfants. La seule solution, c’est de partir sans se retourner, toujours. 

Les mères qui pourront malgré tout couper le cordon et qui ne regarderont jamais ni la caméra, ni les rapports d’activités de la crèche, se le verront reprocher, et ce sera l’avènement d’une nouvelle catégorie de mauvaises mères, spécialité contemporaine.

Les éducateurs et éducatrices tendent le bâton avec lequel ils seront battus et mettent le doigt dans un engrenage vicieux. Un parent qui apprend que son enfant a fait de la pâte à modeler demandera pourquoi il n’a pas fait du toboggan. Un parent qui voit son enfant manger son repas avec les doigts demandera pourquoi on ne lui apprend pas à utiliser une cuillère. Un parent qui voit son enfant pleurer après une dispute demandera pourquoi on n’a pas puni l’autre enfant. Un parent, c’est insatiable. Un parent n’a pas de limite. Son amour n’a ni frein, ni mesure, ni frontières, à l’image de son angoisse et de sa culpabilité de ne pas être avec son bébé. Aux éducateurs, aux crèches, aux garderies, à l’école plus tard, de mettre des limites aux parents.

Ces caméras dans les lieux de garde des enfants, ces rapports circonstanciés à toute heure du jour, sont un échec immense et pitoyable, une avancée de plus de la société de surveillance que par ailleurs nous condamnons et dénonçons. Après l’enfant-roi, voici venu le règne du parent-roi hyperprotecteur qui, après avoir eu la peau des enseignants du primaire épuisés par les pressions socio-éducatives, se mêlera de ce qu’il décide pourtant de payer pour ne pas faire. 

Bon pour la tête est une association à but non lucratif, emmenée par un comité de bénévoles composé de Sarah Dohr (présidente), Geoffrey Genest, Yves Genier, Anna Lietti, Denis Masmejan, Patrick-Morier-Genoud, Jacques Pilet, Chantal Tauxe (ordre alphabétique).

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