Analyse / L’Europe et son ennemi intérieur
L’Europe n’est pas plus la fidèle gardienne de la liberté d’expression que le sont les Etats-Unis de Trump. Preuve en est la manière, partiale, biaisée et hypocrite, dont nos politiques et nos médias rendent compte des crises et des conflits qui ensanglantent le monde.
«La menace qui m’inquiète le plus vis-à-vis de l’Europe n’est ni la Russie, ni la Chine, ni aucun autre acteur extérieur. Ce qui m’inquiète, c’est la menace intérieure, le recul de l’Europe par rapport à certaines de ses valeurs les plus fondamentales: des valeurs partagées avec les États-Unis d’Amérique…» Cette déclaration du vice-président américain JD Vance à la Conférence de Munich en février dernier avait stupéfié et scandalisé l’Europe. Comment ose-t-il nous critiquer et mettre en doute notre liberté d’expression, puisque c’était à cela que Vance faisait allusion, alors que nous en sommes les plus fidèles gardiens et les plus loyaux serviteurs?
Oui, JD Vance, quoiqu’on puisse penser du personnage, a osé mettre le doigt là où ça fait mal, sur l’angle mort de notre morale affichée, sur ces valeurs que nous proclamons mais que nous n’appliquons pas en invoquant de fallacieux prétextes. C’est peut-être triste à dire, mais JD Vance a raison.
Quand on se donne la peine de décortiquer le discours dominant et la manière dont nos politiques et nos médias rendent compte des crises et des conflits qui ensanglantent le monde, on ne peut qu’être épouvanté par les biais, la partialité, les partis pris qui font de nos postures morales des impostures et de nos indignations vertueuses des monuments d’hypocrisie.
Des partis pris injustifiables
Le cas de la guerre en Ukraine est flagrant et nous en avons déjà beaucoup parlé. En trois ans, et même en onze ans si on remonte à 2014, pratiquement aucun des millions d’articles et de reportages parus dans les médias officiels occidentaux n’a donné la parole au camp russe ni essayé d’expliquer les causes profondes du conflit. Pire, on a même censuré et interdit l’ensemble des médias russes en Europe sous prétexte de «lutter contre la propagande», comme si l’on craignait que le peuple puisse se faire une opinion par lui-même.
En Palestine, on a fait exactement la même chose mais cette fois-ci en faveur de la puissance occupante, Israël, qui massacre et assassine impunément des civils – plus de 50 000 à ce jour – sans subir la moindre remarque de nos dirigeants et de la plupart des médias. On continue à excuser le crime sous prétexte de «lutte contre l’antisémitisme».
Dans le même ordre d’idée, au nom de la lutte contre le fascisme et de slogans aussi simplistes et liberticides que «pas de parole pour les ennemis de la liberté», ou «pas de parole pour les ennemis de la démocratie», on prive d’accès aux médias les avis de dizaines de millions de citoyennes et de citoyens européens. En comparaison, même les Chinois ont plus de droits!
Surexposition médiatique pour les uns, silence radio pour les autres
Et inversement, on surestime et on surexpose l’opinion des minorités qui s’opposent aux pouvoirs classés dans le camp du mal. Les manifestations contre le Turc Erdogan ou le Serbe Vucic, les protestations contre Poutine sont exaltées, déclinées sans fin, célébrées par les éditorialistes, analysées par le menu par des cohortes d’experts. Mais les manifestations géantes des Roumains en faveur du candidat évincé des élections présidentielles Calin Georgescu sont systématiquement tues. Quand Maduro est soupçonné de fausser le résultat des élections vénézuéliennes, on l’assaille de critiques pendant des semaines et on l’accable de sanctions. Quand l’Union européenne et les ministres français interviennent en Roumanie pour faire casser le résultat des élections qui leur déplaît, c’est le silence radio.
Même chose en Syrie: quand des terroristes s’en prennent au régime de Bachar el-Assad, on les félicite pour avoir fait du «bon boulot» (dixit Laurent Fabius) et quand les mêmes s’emparent du pouvoir quelques années plus tard et massacrent des Alaouites et des Chrétiens par centaines, on leur accorde 2,5 milliards d’euros de subventions.
Un monde de fous et de fanatiques
On peut rallonger la liste à l’infini, tant les manipulations abondent. Tout cela sans que les professionnels, les journalistes, les activistes des droits humains ne s’offusquent. A l’image de ce récent communiqué de Reporters sans frontières qui déplorait, à bon droit d’ailleurs, la mort de dizaines de journalistes ukrainiens tués sur le front par des tirs russes mais n’avait pas un mot pour les dizaines de correspondants russes tués par des obus ukrainiens de l’autre côté du front.
Le plus drôle, ou plutôt le plus tragique, dans ce constat est qu’il est fait par un homme, JD Vance, qui est lui-même susceptible de devenir un danger pour les «valeurs» et notamment pour la liberté de la presse. Après avoir dénoncé avec raison les méfaits de la cancel culture qui avaient conduit au bannissement des universités et des bibliothèques de certains enseignants jugés trop traditionnels et à la mise en place d’une sorte de terreur wokiste en y imposant le nouveau langage totalitaire libéral-progressiste, l’Administration Trump est en train de faire la même chose en prescrivant sa propre terminologie et en faisant la chasse à celles et ceux qui n’appliqueraient pas ses consignes.
Nous vivons dans un monde de fous et de fanatiques, mais nous les avons bien voulus. A aucun moment, pas plus hier qu’aujourd’hui, nous n’avons cherché à les stopper. Il n’est pas trop tard pour réagir, d’un côté comme de l’autre de l’Océan Atlantique.
VOS RÉACTIONS SUR LE SUJET
8 Commentaires
@miwy 28.03.2025 | 05h19
«"Nous vivons dans un monde de fous et de fanatiques" écrit Guy Mettan in fine. Amusant... car le ton et le vocabulaire qu'il emploie pour cette "dénonciation", tout comme certains des exemples qu'il donne, montrent qu'en matière de fanatisme il n'a pas besoin de leçons ! »
@RFr 28.03.2025 | 12h20
«Merci à nouveau pour votre article et n'en déplaise à vos fidèles détracteurs.»
@kibombo 28.03.2025 | 18h20
«Excellent, et il en est de même en Suisse, juste en un peu mois spectaculaire ! On le sait peut être déjà mais ça fait du bien de le voir écrit publiquement !»
@JNSPQM99 28.03.2025 | 20h54
«C'est comme si régnait la pensée unique... Très bizarre!»
@Sporen 28.03.2025 | 23h03
«Ce n'est pas Trump ou Poutine qui me font peur en effet, ce sont les Européens. Comment a-t-on pu, jusque dans notre Suisse (encore?) neutre, glisser dans un tel manichéisme ? Comment a pu se développer une pareille incapacité individuelle de se faire une idée à partir des faits, sans opposer la moindre résistance face à la pensée commune répercutée par les médias : une "pensée" non pensée qui fait bloc. Et quand chaque bloc n'a plus que sa propre narration d'une réalité devenue inaccessible, c'est la voie ouverte à la guerre ; car on sait bien que celle-ci commence dans les esprits. Inquiétant. »
@hum 29.03.2025 | 04h47
«Excellent article, mais je ne crois pas que J.D.Vance soit un fanatique. Il vaut la peine de lire ses mémoires parues en 2016 "A Hilbilly's Elegy", qui expliquent son parcours et ses motivations. Je suis sûr que beaucoup d'Européens "sans dents", avec un peu d'introspection, se reconnaitraient en lui.»
@Maryvon 29.03.2025 | 12h00
«Merci pour votre article et je partage vos inquiétudes. En France, par exemple, de nombreux médias ne donnent plus la parole à des observateurs qui ne partagent par leurs analyses. Prenons le cas, de Monsieur Pascal Boniface, Directeur de l'IRIS qui n'est plus invité dans l'émission "C dans l'air". Il a posté une petite vidéo que tout le monde peut visionner où il relate cette triste réalité. C'est très inquiétant lorsque des médias, certains journalistes n'invitent même plus des personnes aussi mesurées que ce Monsieur. Et il est hélas loin d'être le seul à être banni de certains médias de nos voisins de l'ouest. Lorsque nous suivons l'actualité, nous devrions boycotté les médias qui privent de paroles ceux qui ne partagent pas leur point de vue. »
@simone 31.03.2025 | 11h17
«Vous avez tristement raison! Les chefs d'Etat européens vont-ils se réveiller un jour - si possible avant d'être partis en guerre pour oublier leurs problèmes intérieurs?»