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Analyse


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C'est une lutte des anciens contre les modernes qui autour, et dans la Banque centrale européenne. La Suisse aimerait bien que les premiers l'emportent. Mais elle aurait beaucoup à y perdre.



Sans grande surprise, la Banque centrale européenne a décidé lors de la dernière réunion de son Conseil des gouverneurs de ne pas bouger ses taux d'intérêt directeurs. Ces derniers restent donc à zéro (et même légèrement négatifs pour l'un d'entre eux) tandis que le robinet à liquidités demeure encore largement ouvert. Seule petite nouveauté: le conseil présidé par Christine Lagarde amorce un mouvement de fermeture, prévu pour le printemps prochain.

Ces décisions n'arrangent pas la Suisse: tant que les robinets monétaires de la BCE restent ouverts, l'euro reste structurellement faible (l'afflux d'argent en fait baisser la valeur face aux autres), poussant les autres monnaies vers le haut. C'est particulièrement le cas du franc suisse, monnaie-refuge s'il en est, porté par la balance des paiements structurellement bénéficiaire de la Suisse (les grandes entreprises rapatrient des profits pour plusieurs dizaines de milliards de francs chaque année, et si elles ne les réinvestissent pas à l'étranger, elles les convertissent en francs, gage de maintien de leur valeur). Pour éviter un envol du franc qui freinerait les exportations et augmenterait le chômage, la BNS garde son taux d'intérêt directeur négatif et vend des milliards de francs sur les marchés des changes contre d'autres devises. Bref, les déséquilibres apparus il y a dix ans persistent, quoique le patron de la banque Thomas Jordan en pense.

Un «temporaire» qui dure

Or, les décisions de la BCE sont fondées sur les attentes d'inflation. Son mandat stipule qu'elle doit maintenir le renchérissement aux alentours de 2% dans l'entier de la zone euro «sur le moyen terme». Un libellé vague qui leur laisse une bonne marge de manœuvre. Or, l'inflation, en zone euro, avoisine 4% actuellement, et dépasse même 6% en Allemagne, la plus grosse économie de la zone. Les prévisions pour l'année prochaine tablent sur une baisse du renchérissement. Mais à quel rythme? En dépit de tous leurs efforts, les meilleurs spécialistes sont bien évidemment incapables de le savoir avec précision.

D'où cette bataille des anciens et des modernes. Les prévisions d'inflation étant au cœur de la politique monétaire, leurs prévisions sont au centre de toutes les attentions: estime-t-on correctement le renchérissement à venir? Dans ce cas, on ne peut que louer la prudence des autorités monétaires européennes. Redoute-t-on, au contraire, qu'elles soient sous-estimées? Dans ce cas, on est en droit de juger que la BCE est dans l'erreur et qu'elle devrait se dépêcher de refermer le robinet à liquidités et d'annoncer de prochaines hausses de taux. Corollaire: cela arrangerait bien les affaires de la Suisse, car l'euro monterait, allégeant la pression à la hausse sur le franc.

Les voix critiques ont été renforcées ces derniers mois par le destin de l'inflation. Définie comme «temporaire» au début de l'année, elle ne le semble plus tant que ça, poussant des banques centrales comme la Fed américaine et la Banque d'Angleterre à passer à l'action (la première a annoncé de prochaines hausses, la seconde l'a fait). Qui dit qu'elle ne va pas s'accélérer ces prochains mois? Si oui, cela n'arrangerait pas que les affaires de la Suisse, mais donnerait des arguments supplémentaires à tous ceux qui réclament le retour à l'orthodoxie et la fin des fantaisies. Ces voix, particulièrement en Allemagne, redoutent plus que tout un renchérissement qui éroderait leur épargne et forcerait les entreprises à adapter les salaires. On devine de quel côté de l'échiquier politique elles viennent: surtout des partis de droite, mais pas que.

Le banquier allemand perdant

Elles sont les héritières du grand débat qui agite les économistes depuis près d'un siècle entre les tenants de l'économie de la demande (exprimée le plus complètement par le Britannique John Maynard Keynes) et celle de l'offre, soutenue par les tenants de l'école dite de Vienne (avant tout par l'Austro-britannique Friedrich August Hayek). Le keynésianisme s'est imposé dans les années d'après-guerre, tandis que l'école de Vienne a pris le dessus entre les années 1980 et la crise de 2008. Depuis, dans un mouvement de balancier lent, les keynésiens gagnent à nouveau en influence.

Or, les monétaristes, héritiers de l'école de Vienne, n'ont pas désarmé. Ils ont été révulsés lorsqu'en 2012, Mario Draghi, le prédécesseur de Christine Lagarde, avait ouvert les robinets pour faire «tout le nécessaire» pour sauver l'euro. A l'époque, la monnaie unique était menacée d'éclatement sous la pression de la crise. Or, le prononcé de cette phrase avait ramené le calme, une certaine sérénité et permis de jeter les bases de la croissance d'aujourd'hui. Un véritable camouflet pour les partisans de l'orthodoxie monétaire et des chasseurs d'inflation. Ces derniers ont encore dû avaler une autre couleuvre, l'annonce surprise en octobre dernier du départ de leur porte-parole au sein du conseil des gouverneurs de la BCE, l'Allemand Jens Weidmann. Le social-démocrate Olaf Scholz ne le remplacera certainement pas par un plus dur que le démissionnaire, même si le nouveau chancelier a pris le parti de ne pas trop se démarquer de la prudence de son prédécesseur Angela Merkel sur les questions économiques (du moins, pour le moment).

Donc, s'en prendre aux prévisions d'inflation de la BCE, c'est s'en prendre au choix qui est fait de soutenir l'activité économique en Europe face à la crise du covid en dépit des canons de l'orthodoxie monétariste. C'est s'attaquer aux héritiers de Keynes, qui prennent toujours plus le dessus dans la détermination des grandes options macroéconomiques. C'est tenter d'inverser le cours de l'Histoire. Comme on l'a vu, la Suisse, du fait d'une structure économique qui renforce sa prospérité, n'a pas intérêt à ce que les gagnants du jour se renforcent, pour un motif très égoïste: ça renchérit le franc. Il y a un moyen assez simple pour en venir à bout: lier le franc à l'euro, voire le fondre dans la monnaie unique. Dans les faits, c'est largement le cas, déjà, puisque la BNS reste pieds et poings liés à la BCE. Mais dans les têtes des citoyens et de leurs banquiers, reste un long, très long chemin à parcourir pour reconnaître et valider cette idée.

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