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Analyse / Contagion délirante et dérive totalitaire


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Comment expliquer les adhésions de masse à des idéologies dans des systèmes totalitaires, et les passages à l’acte irrationnels qu’elles commandent? Il y a plus d’une dizaine d’années, dans mon activité de conseil aux entreprises, j’avais forgé, pour la littérature des risques psychosociaux et de la souffrance au travail, la notion de «contagion délirante(1)». J’en avais conclu que le harcèlement était le chef d’œuvre du paranoïaque(2).



Le constat clinique traditionnel est que le délire paranoïaque est contagieux: cette contagion interpelle, car elle est capable d’opérer à grande échelle, par la création d’idéologies, c’est-à-dire de discours langagiers «hors-sol», tout aussi éloignés de la vérité que de la réalité de l’expérience, qui entraînent dans la persécution des individus, des groupes ou des masses. J’ai démontré dans mes recherches que ce qui est contagieux est le traumatisme. Le traumatisme est tout simplement un vécu de menace à l’intégrité de soi-même ou d’autrui, qui nous ferait ressentir l’existence d’un danger imminent, souvent, un danger de mort. Les traumatismes les plus puissants répondent aux critères suivants: intensité de la violence, caractère inattendu, en provenance de fonctions d’autorité (en particulier, si nous avions placé notre confiance en elles…).

Le chemin de la soumission

Pour qu’il y ait donc contagion du délire – c’est-à-dire reprise en chœur de l’idéologie –, pour que des individus soient avalés dans l’endoctrinement sectaire et le soutiennent jusqu’à en devenir les meilleurs exécutants, ils doivent avant toute chose avoir été sévèrement (et, si possible, plusieurs fois, de manière régulière et actualisée) traumatisés. A cet égard, l’œuvre littéraire de Yasmina Khadra est d’une grande finesse psychologique, pour illustrer les chemins de la soumission: 

« Zunaira est tétanisée par le récit de son mari. […] Son visage blêmit et, pour la première fois, ses yeux, en s’écarquillant, perdent l’essentiel de leur splendeur.

— Tu as lapidé une femme ?

— Je crois même l’avoir touchée à la tête.

— Tu ne peux pas avoir fait une chose pareille, Mohsen. Ce n’est pas ton genre, voyons; tu es un homme instruit.

— Je ne sais pas ce qui m’a pris. C’est arrivé si vite. Comme si la foule m’avait ensorcelé. Je ne me rappelle pas comment j’ai ramassé les pierres. Je me souviens seulement que je n’ai pas pu m’en défaire, qu’une rage irrésistible s’est emparée de mon bras… Ce qui m’épouvante et m’afflige en même temps, c’est que je n’ai même pas essayé de résister3. »

La contagion délirante comporte toujours un délire de persécution. Dans le délire à deux, le sujet «contagionné» reconnaît assez rapidement l’inanité de ses conceptions, lorsqu’il est éloigné du délirant, ce qui démontre bien l’existence d’un phénomène d’engloutissement psychique dans un groupe sectaire. A quoi reconnaît-on l’existence d’une contagion délirante dans un groupe? Vous ne pouvez pas discuter, le dogme est acquis, le clivage aussi: il est interdit de remettre en question l’idéologie officielle, d’y apporter des nuances, de discuter, d’argumenter, etc. L’ennemi désigné est créé de toutes pièces et nécessairement diabolisé de manière irrationnelle. Il est aisé de constater que toute propagande politique de guerre, par exemple, cherche à provoquer cette contagion délirante dans la population, et elle le fait en créant une double confusion mentale et émotionnelle, rendant l’individu inapte à réfléchir. 

La confusion mentale est un moyen nécessaire (mais non suffisant) à la propagation du délire. Elle opère à partir de l’injonction paradoxale, à savoir dire tout et son contraire dans le même temps, en donnant l’apparence du «raisonnement logique». La confusion émotionnelle est obtenue par des chocs traumatiques réitérés divulgués par le pouvoir, engendrant terreur, honte et culpabilité.

Apparition de la novlangue

La greffe à l’idéologie prend, tel un collage émotionnel dans un discours qui s’invente lui-même, par des néologismes, des slogans, des codes, une mécanisation de la langue, et qui n’est plus apte à décrire la réalité de l’expérience. Le délire se propage et s’identifie en particulier à l’apparition de la novlangue (cf. le célèbre roman 1984 de Orwell).

Un exemple actuel de cette novlangue est le terme «complotiste», dont j’ai souligné à plusieurs reprises qu’il ne veut rien dire, car il désigne tout et son contraire: celui qui désigne de faux complots (donc un menteur ou un fou), et celui qui s’interroge sur l’existence de vrais complots (un journaliste, un enquêteur, un résistant, un philosophe, un citoyen scrupuleux qui veille au maintien du débat démocratique, etc.). A partir de ce terme «complotiste» (catégorie du non-sens, accolée à n’importe quel citoyen dont les questions sont désignées par le dogme officiel comme indésirables), l’idéologie et les amalgames se propagent, ainsi que les officines de liste des opposants politiques à la dérive totalitaire.

L’inversion logique n’est pas loin: le citoyen scrupuleux qui s’inquiétait d’un péril démocratique dans la confiscation et le monopole des pouvoirs devient quant à lui «complotiste», ce dernier étant amalgamé à un ennemi de la «démocratie» (dont le sens a, semble-t-il, dans les faits, légèrement évolué: «concorde par temps totalitaire» et «interdiction du débat»). Ce citoyen scrupuleux, soucieux de garantir le débat démocratique, passe ensuite rapidement de la case de «complotiste», à celles de «danger pour la démocratie» et de «terroriste». 

Fascinante est l’irrationalité des discours idéologiques répétés par des cerveaux lavés. Par exemple, j’ai écrit un petit opuscule, L’Internationale nazie, qui pose l’hypothèse des filiations nazies au pouvoir international depuis 1945, dans la lignée de l’avertissement de la philosophe Hannah Arendt. Je soutiens le droit au témoignage de Vera Sharav, et de survivants juifs de l’Holocauste, dans son documentaire Plus jamais ça4. Cela me vaut des accusations régulières… d’antisémitisme! Autrement dit: dénoncer la pérennisation du mode de penser nazi et soutenir des témoignages de Juifs ayant souffert l’Holocauste signifie aujourd’hui être antisémite. Pour qui a conservé un minimum de raison, il s’agit bien d’accusations délirantes, au sens propre, permettant de justifier des persécutions contre qui déroge au dogme officiel. Le délire de persécution est paranoïaque, c’est-à-dire fait d’interprétations et d’émotions qui ne laissent plus la place à la moindre forme d’argumentation logique. Présumé coupable, l’individu mis en cause n’est pas autorisé à plaider sa défense.

Accaparer les consciences

La maladie collective dans le totalitarisme est avant tout psychique, comme dans la pièce de théâtre Rhinocéros de Ionesco, qui dépeint une épidémie de «rhinocérite», où tout le monde se transforme en rhinocéros, hormis le héros, Bérenger, un homme ordinaire5! Soljenitsyne parlait d’épidémie au sujet des arrestations; Arendt évoquait le «virus du totalitarisme»; Camus comparait la «peste» à la «peste brune» des nazis. Chaque recoin doit être repeint aux couleurs de la propagande.

Pour faire régresser les psychismes, le pouvoir totalitaire tente d’accaparer les consciences par le viol psychique. Il ne peut pas y avoir de basculement dans la contagion délirante si les psychismes ne sont pas traumatisés.

En d’autres termes, ce qui est contagieux dans la population, ce sont le traumatisme et les identifications au traumatisme de son voisin. A partir de là, l’idéologie se présente comme le pansement miraculeux et la solution qui donnera l’illusion que nous retrouvons tous ensemble une « normalité », peu importe qu’elle soit factice et qu’elle n’ait jamais existé (la «nouvelle normalité»), pourvu qu’elle donne l’impression d’une concorde, comme si le traumatisme n’avait jamais existé. C’est ainsi que l’on peut expliquer, du point de vue de la psychopathologie, les idéologies et les réécritures de l’histoire en période totalitaire.


1Bilheran, A. «Contagion délirante et mélancolie dans la paranoïa», in Revue de Santé Mentale, décembre 2019. https://www.santementale.fr/2019/12/contagion-delirante-et-melancolie-dans-la-paranoia/

2Bilheran, A. «Chef d’œuvre de la paranoïa, le harcèlement», in Revue de Santé Mentale, décembre 2019. https://www.santementale.fr/2019/12/chef-d-oeuvre-de-la-paranoia-le-harcelement/

3Khadra, Y., Les Hirondelles de Kaboul, Julliard, 2002.

4https://plusjamais.eu

5Ionesco, E., 1959, Rhinocéros, Folio, 1972.

VOS RÉACTIONS SUR LE SUJET

2 Commentaires

@Laurentvallotton 07.07.2023 | 14h52

«Excellent et lumineux article.»


@Jperd 16.07.2023 | 12h40

«Belle démonstration de l'actuelle contagion délirante. la dérive actuelle vers un peuple de moutons. À lire et faire lire»