keyboard_arrow_left Retour
LU AILLEURS / EDUCATION

Etats-Unis: la nouvelle peur rouge

L es étudiants chinois aux Etats-Unis suscitent la méfiance grandissante du gouvernement américain comme celle de leur pays d’origine. En cause, des affaires d’espionnage scientifique d’un côté, la crainte d’une «contamination démocratique» de l’autre. Une enquête repérée dans The Economist.

Un tiers des étudiants étrangers sur les campus américains sont des Chinois, soit environ 6 millions - leur nombre a augmenté de 276% au cours des 10 dernières années. La propre fille du Président chinois Xi Jinping étudie le droit à Harvard. La situation parait n’avoir que des avantages: les universités américaines offrent les meilleures formations et perspectives de carrière, et leurs caisses se remplissent. Mais dans les faits, tant le gouvernement fédéral des Etats-Unis que le tout-puissant Parti communiste chinois sont de plus en plus préoccupés par ces échanges scientifiques et culturels, en particulier depuis que les relations commerciales et diplomatiques entre les Etats-Unis et la Chine continentale se sont tendues. 

Naïveté et espionnage

Les autorités américaines tiennent officiellement les étudiants et les chercheurs chinois pour responsables de quantité de vols de propriété intellectuelle. Ordre a été donné aux universités de contrôler de près les liens scientifiques entre les deux pays, par le biais des partenariats de recherche et des attributions de crédits. Au moins 180 scientifiques chinois sont dans le collimateur du NIH (Instituts Américains de la Santé). En décembre dernier, parmi une pléthore de faits similaires, la police a intercepté à l’aéroport de Boston un doctorant chinois spécialiste de la recherche sur le cancer, soupçonné de fuir vers la Chine avec du matériel et des documents dérobés dans un laboratoire de Harvard. 

Les plus hautes instances s’en mêlent. Le directeur du FBI, Christopher Wray, a alerté le Sénat américain en 2018 sur la «menace pour la société entière» que constituait la Chine pour la sécurité intérieure, et a demandé une «réaction de toute la société». 

Alors que la Chine a recruté 6000 scientifiques formés aux Etats-Unis (pour une majorité d’origine chinoise) entre 2017 et 2018, dans le cadre du programme «Thousand Talents», M. Wray fustige la «naïveté universitaire». 

Fidèle à lui-même, le Président Trump s’est fendu d’une déclaration radicale: «presque tous les étudiants venus de Chine continentale sont des espions», avant d’assurer que les individus de bonne foi, même chinois, étaient toujours les bienvenus aux Etats-Unis. Mais sous réserve d’obtention d’un visa, et les conditions pour ce faire ont été durcies. Les étudiants et les chercheurs chinois des secteurs «clés» de la robotique ou de l’aviation doivent désormais faire renouveler leur autorisation de séjour chaque année, et non plus tous les 5 ans. Les procédures d'expulsion et de dénonciation sont facilitées.

En plus de léser les institutions et l’Etat américain, la fuite des technologies peut aussi avoir un impact désastreux sur l’image des universités. SenseTime et iFlytek, deux sociétés chinoises spécialisées dans la reconnaissance faciale et vocale, partenaires respectives du MIT et de Princeton, ont été black-listées par les Etats-Unis en octobre dernier. En cause, l’utilisation des technologies acquises dans les laboratoires américains par la police chinoise dans la répression contre les Ouïgours.

Contamination démocratique?

De l’autre côté de la planète, les craintes du gouvernement chinois sont d’un tout autre ordre: philosophique. Le libéralisme, la démocratie, le pluralisme politique, la liberté de la presse ou encore, les événements de la place Tienanmen sont autant de choses dont les jeunes Chinois ne devraient pas entendre parler, et auxquelles ils sont confrontés lors de leurs études à l’étranger. A leur retour en Chine, ils peuvent constituer une menace pour la stabilité et l’autorité du régime. En théorie. Car ce genre d’inquiétude n’est plus vraiment d’actualité. «La Chine a changé» relève The Economist au moment d’aborder ce point. La surveillance du Parti communiste sur les Chinois ne connait plus de frontières. Teng Biao, professeur à l’école de droit de Harvard et dissident chinois, est l’auteur d’un rapport sur le sujet. «La pression du gouvernement est bien réelle, et forte» affirme-t-il. Organiser des conférences sur certains thèmes, inviter des dissidents à s’exprimer, expose les institutions américaines à... des sanctions financières de la Chine, comme le gel de crédits de recherche! L’université de Columbia à New York a renoncé à installer un buste du Prix Nobel de la Paix Liu Xiaobo dans la galerie qu’elle consacre aux combattants pour les Droits de l’Homme. Cela serait considéré comme une injure par le gouvernement chinois, enverrait le mauvais message. 

Sous couvert d’anonymat, un autre professeur raconte que certains de ses élèves étrangers souhaitent rédiger leurs dissertations de sciences humaines ou d’histoire sous un pseudonyme. 

De plus en plus, les étudiants chinois eux-mêmes s’assurent de la loyauté de chacun d’entre eux au Parti. Mais peu sortent du rang.

Loin des Etats-Unis mais plus près de la Chine, en Australie, les autorités s’alarment depuis longtemps de l’influence chinoise sur les campus, devenue incontrôlable. A l’université du Queensland, en juillet dernier, une bagarre a éclaté entre étudiants. Des Chinois fidèles au régime de Xi Jinping ont agressé leurs compatriotes qui se montraient solidaires avec les manifestants de Hong-Kong. Les premiers ont été félicités par l’ambassadeur de Chine en Australie - qui se trouve être également professeur sur ce même campus - pour leur patriotisme. 

Chasse aux sorcières

La situation n’est pas sans rappeler les épisodes de «peur rouge», la panique anti-communiste qui a saisi la société américaine à deux occasions: la révolution d’Octobre (1917) et la Guerre froide. 

Plusieurs professeurs et doyens d’universités refusent d’entrer dans une logique de stigmatisation. D’autant que des dérapages, tels qu’un fichage ou une surveillance particulière des étudiants et des scientifiques sur des critères ethniques, ont déjà eu lieu. Des citoyens américains d’origine chinoise sont eux aussi visés par des mesures qui semblent inspirées par le sénateur McCarthy. 

Le milieu scientifique est plutôt sceptique sur ces méthodes. «Méfiance sur tout ce qui concerne les biotechnologies» a commandé le FBI. Ce à quoi les universitaires répondent: «c’est vaste, les biotechnologies...»

Le président de la Columbia, Lee Bollinger, affirme dans une tribune confiée au Washington Post: «Je n’ai pas l’intention d’espionner mes étudiants étrangers.» 

Au fond, la logique est toujours désespérément la même: à quel prix sommes-nous prêts à monnayer la liberté d’expression? Malgré les tensions, le nombre d’étudiants chinois sur les campus américains ne faiblit pas. Pour le moment. Des étudiants qui, au lieu de tirer les bénéfices d’un pont jeté entre deux cultures se retrouvent pris en étau, suspects partout.


Article paru dans le numéro du 4 janvier 2020 de The Economist, disponible sur abonnement dans la version numérique du magazine.

Bon pour la tête est une association à but non lucratif, emmenée par un comité de bénévoles composé de Sarah Dohr (présidente), Geoffrey Genest, Yves Genier, Anna Lietti, Denis Masmejan, Patrick-Morier-Genoud, Jacques Pilet, Chantal Tauxe (ordre alphabétique).

© 2020 - Association Bon pour la tête | une création WGR