keyboard_arrow_left Retour
ACTUEL / Finances

Drahi: l'ogre qui se fait dévorer

L ’histoire du géant français des télécoms, de son ascension, de sa gloire à la déroute récente, est romanesque. Elle est surtout révélatrice des folles errances de la finance. Une leçon de choses. La société de Patrick Drahi, Altice, tremble sur ses bases avec 53 milliards de dettes. Cotée à la bourse d’Amsterdam, l’action a perdu plus de la moitié de sa valeur en quelques semaines. Les investisseurs ont eu longtemps les yeux doux pour cet ambitieux, ils le laissent tomber aujourd’hui. C’est le jeu. Avec sa cavalcade irrationnelle d’emballements et de retournements.

Patrick Drahi, né dans une famille juive marocaine, a fait de brillantes études en France. Il a commencé sa carrière chez UPC à Zurich, et il est resté attaché à la Suisse: son discret état-major se trouve dans le quartier de Rive, à Genève, sa résidence fiscale (au forfait, merci!) à Zermatt. 

Mais ces temps-ci, très présent à Paris, il tente de redresser la compagnie de téléphonie SFR que nombre d’abonnés désertent, déçus par le service et par des contenus coûteux. A-t-il rassuré ses collaborateurs qu’il a enfin rencontrés l’autre jour? Pas sûr. «Maintenant, nous allons mieux nous occuper des clients…», a-t-il déclaré ingénument.

Le fringant quinquagénaire franco-israélien subit une claque comme il n’en a jamais reçue au long de sa fulgurante ascension. Mais sa famille et lui n’ont pas trop à s’en faire. Sa fortune personnelle a certes pris un coup de 6,5 milliards d’euros dans la tourmente, mais elle reste considérable, il possède de nombreux biens immobiliers, à Zermatt donc, à Genève, à Paris, à New York et à Tel Aviv. Sans parler de son yacht de 180 mètres.

Et la machine s'est soudainement grippée...

L’étendue de l’empire Altice (créé en 2001) est vertigineuse. Tout a commencé en France avec le plus grand réseau câblé dans lequel Drahi a vu l'eldorado. Puis le réseau de télécoms SFR, arraché en 2014 au terme d’une homérique bagarre avec Bouygues. Au passage, rachat du quotidien Libération et du groupe L’Express. Mais le virtuose tous azimuths acquiert aussi des opérateurs au Portugal et en Israël où il possède de plus une chaîne TV, i24 News (en hébreu, anglais et français). A Genève, l’oligarque s’est offert la startup de l’entrepreneur français Pierre Chappaz, Teads (leader de pub en vidéo), pour 305 millions. Une paille.

Cet été, à la veille de la descente aux enfers, il annonçait triomphalement l’introduction à Wall Street de Altice US, propriétaire de deux réseaux câblés, et disait convoiter de surcroît un géant des télécoms, Charter, d’une valeur de 180 milliards de dollars.

Mais la machine s’est soudainement grippée. Les mauvais chiffres de SFR ont inquiété. Il faut bien voir comment l’échafaudage s’est bâti. Drahi a fin nez, il repère les sociétés affaiblies, décroche à toute vitesse des énormes crédits sur la promesse de les assainir. Il adore surgir là où on ne l’attend pas, ces raids qui laissent pantois ses concurrents. Une fois sur la place, il envoie ses tueurs d’emplois, marchande jusqu’à les brutaliser les sous-traitants, parfois ne les paie pas. Il lui faut un rendement maximum pour continuer le jeu, de proie en proie. Problème: dans le cas de SFR, les clients n’ont pas apprécié et s’en vont.

Pour  «l’ogre des networks», tout passe. Ou presque

Comment les investisseurs ont-ils pu ainsi en rajouter sans cesse, avec des sommes faramineuses? Ils l’ont fait pour deux raisons. Parce qu’ils étaient fascinés par cet homme d’un dynamisme saisissant, par cette aura de succès qu’il sait valoriser. Et aussi par la perspective des gains sur les opérations d’achat elles-mêmes. Drahi paie mal ses collaborateurs («je n’aime pas verser des salaires, je préfère donner des actions»), il ne verse pas de dividendes, mais il est très généreux avec les banques qui lui permettent sa course en avant. Il aurait versé 100 millions aux amis qui lui ont permis le montage dans l’acquisition de SFR.

Soudain, quand le vent a tourné, ces messieurs ont regardé les chiffres d’un autre œil. En 2016, la dette financière totale était de 54 milliards d’euros et les fonds propres d’Altice de… moins 2,3 milliards! Le plus modeste comptable s’arracherait les cheveux. Mais pour «l’ogre des networks» (titre de sa biographie par Elsa Bembaron), tout passe. Ou presque. Parce que maintenant, la maison sent le roussi. Les spéculateurs ne misent plus à la hausse mais à la baisse. Drahi tente de vendre quelques bouts de l’empire, comme sa société de télécoms en République dominicaine (achetée à Orange pour un milliard). Rien n’y fait, la confiance est rompue. Des actionnaires portent plainte contre lui pour «diffusion d’informations fausses ou trompeuses».

Outre l’aberration financière de cette saga, celle-là révèle un autre mal du temps. Drahi n’est pas le seul entrepreneur à ne se fixer que sur les chiffres et à négliger le contenu réel de leur offre. Nombreux sont les grands patrons qui évoluent dans une dimension virtuelle, loin des contingences quotidiennes, loin de leurs produits, loin de leurs collaborateurs du terrain, loin de leurs clients. Ils passent d’un conseil d’administration à l’autre, d’une réunion entre hauts cadres à l’autre. Survolant la réalité dans leurs jets privés et dans les nuages de leurs comptes opaques. L’atterrissage, alors, fait mal. Au pilote et aux compagnons d’infortune.

Bon pour la tête est une association à but non lucratif, emmenée par un comité de bénévoles composé de Sarah Dohr, Geoffrey Genest, Anna Lietti, Denis Masmejan, Patrick-Morier-Genoud (président), Jacques Pilet, Chantal Tauxe, Faridée Visinand, Ondine Yaffi (ordre alphabétique).

© 2019 - Association Bon pour la tête | une création WGR