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ACTUEL / Fake News

Surtout pas de lois contre les fake news

E n vigueur depuis le 1er janvier, la nouvelle loi allemande réglementant les réseaux sociaux a débouché sur une série d'absurdités pourtant parfaitement prévisibles. En France, Emmanuel Macron cède lui aussi à l'obsession de la lutte contre les «fake news», comme si c'était le seul moyen d'enrayer le populisme. Faux calcul. Ces lois sont profondément attentatoires à la liberté d'expression.

Il fallait s’y attendre. Depuis qu’elles ont été désignées comme l’une des causes de la victoire de Donald Trump et du succès du Brexit, les «fake news» sont devenues la cible préférée d’une foule de démocrates que l’on croyait pourtant raisonnables. Sous couvert des meilleures intentions du monde, le président français Emmanuel Macron vient d’emboîter le pas d’Angela Merkel et d’annoncer à son tour que des mesures seraient prises pour faire la chasse aux fausses nouvelles, théories complotistes et autres fariboles proliférant sur le web.

Que des âneries et des bobards plus ou moins pernicieux se trouvent à foison sur les réseaux sociaux, c’est un fait. Mais que l’Etat, par ses lois et ses juges, se mêle de vouloir faire de l’ordre lui-même dans la tête de ses citoyens pour s’assurer qu’ils pensent et voient le monde comme lui, voilà qui est une insupportable atteinte à la liberté d’opinion et d’expression.

Illusoire domestication du web

Engager la lutte contre la désinformation de cette manière-là, c’est se tromper complètement à la fois sur le diagnostic et sur le remède. Et c’est oublier que l’Etat lui-même, en la matière, n’est pas et ne peut pas être un modèle. En fait de fausses nouvelles, comme l’a très bien écrit notre confrère Pascal Décaillet sur son blog, le gouvernement a en effet de tout temps été – et reste – à la fois «un expert et un orfèvre».

Au moins, les errements grotesques auxquels donne lieu depuis quelques jours la nouvelle loi allemande sur les réseaux sociaux – la désormais fameuse «NetzDG», pour Netzwerkdurchsetzungsgesetz (loi d’application sur les réseaux) – devraient faire réfléchir à deux fois les partisans naïfs d’une illusoire domestication du web, complices en l’occurrence sans bien d’une condamnable atteinte à la liberté d’expression. Les nouvelles règles entrées en vigueur le 1er janvier obligent Twitter et Facebook, comme tous les autres réseaux sociaux, à supprimer les messages douteux dans les 24 ou 48 heures sous peine d’amendes pouvant aller jusqu’à… 50 millions d’euros.

Censure à tour de bras

Avec des peines aussi lourdes à la clé, la réaction des réseaux était parfaitement prévisible: pour dégager leur responsabilité, ils se sont immédiatement mis à censurer à tour de bras. On a même vu, dans les quelques heures qui ont suivi la mise en application de ce texte ubuesque, le compte twitter de l’auteur lui-même de cette loi, le ministre allemand de la justice social-démocrate Heiko Maas, être suspendu sans autre forme de procès: dans l’un de ses tweets, il avait eu le malheur – ou le bonheur, selon les points de vue – de traiter d’«idiot» Thilo Sarrazin, économiste social-démocrate lui aussi, mais rejeté par son propre camp pour avoir endossé des thèses résolument hostiles à l’immigration.

Autre incident, tout aussi emblématique: le compte Twitter du magazine satirique Titanic s’est lui aussi vu suspendu. Motif? La revue éditée à Francfort avait détourné, pour s’en moquer, des messages haineux à l’égard des musulmans de la passionaria extrémiste d’Alternativ für Deutschland (AfD) Beatrix von Storch. De toute évidence, les algorithmes de Twitter ont de la peine à intégrer le second degré. Ou alors les juristes de la maison ont reçu pour consigne de ne pas s’embarrasser de nuances. Toujours est-il que l’affaire a fourni une nouvelle preuve de l’inanité de la nouvelle loi.

Contre l’esprit du temps

L’an dernier, de la droite à la gauche en passant par les Verts et Die Linke, les critiques s’étaient pourtant multipliées en Allemagne pour avertir le gouvernement d’Angela Merkel des conséquences aussi nuisibles qu’inévitables de son texte. Mais ces voix allaient contre l’esprit du temps, marqué par la recherche désespérée d’une parade contre le populisme. Elles sont donc restées, hélas, minoritaires. Elles pointaient pourtant clairement les deux principaux écueils qui, aujourd’hui encore, devraient inciter les gouvernements à renoncer à agir avant de cette manière-là.

Le premier tient à la responsabilité qui est entièrement déléguée aux réseaux sociaux eux-mêmes afin d’identifier et de bloquer les informations douteuses. Il était patent que les entreprises visées n’allaient pas perdre de temps à se poser de grandes questions et qu’elles utiliseraient la tronçonneuse. Déjà critiquable dans un Etat de droit où toute atteinte aux libertés ne devrait être décidée que sous le contrôle d’un juge, cette manière de procéder confère en plus un énorme pouvoir à des entités dont la légitimité pour décider de ce que les citoyens ont le droit de lire et de partager est inexistante.

L’ombre des médias du Kremlin

Le second écueil tient à la définition même de ce qu’est une information douteuse. La réponse n’est aisée qu’en apparence et la faire dépendre de la loi, des juges ou de l’industrie numérique est un non-sens: elle n’appartient qu’aux citoyens, à ce que leur dicte leur intuition, leur raison ou leur conscience. Qu’un Samuel Bendahan, conseiller national PS vaudois, imagine un balisage officiel des fausses nouvelles et non pas la suspension de leur diffusion, comme il l’a expliqué récemment à Forum, sur la RTS, n’y change rien: ce balisage devrait être prévu dans la loi et reste donc problématique en tant que tel.

Ce n’est de toute évidence pas l’avis d’Emmanuel Macron qui a annoncé, lors de ses vœux à la presse le 3 janvier, une nouvelle loi destinée à lutter contre les fausses nouvelles. Le président de la République a donné peu de détails, mais on croit comprendre que le dispositif serait limité aux périodes électorales. Le chef de l’Etat en veut particulièrement à ces sites «ayant pignon sur rue», «vitrine légale de cette propagande, articulés avec des milliers de comptes sur les réseaux sociaux qui, en un instant, répandent partout dans le monde, dans toutes les langues, le bobard inventé pour salir un responsable politique, une personnalité, une figure publique, un journaliste.»



L'annonce de E. Macron expliquée un peu différemment, par «Le fil d'Actu».


Tout le monde aura reconnu l’ombre des médias du Kremlin, la plateforme multimédia Sputnik et la chaîne TV Russia Today, qui vient d’ailleurs d’être autorisée à émettre en France. Beaucoup voient dans ces médias la quintessence de la désinformation à tendance complotiste et d’extrême droite, orchestrée en sous-main par le pouvoir russe. Emmanuel Macron leur voue une aversion profonde. Le 29 mai déjà, juste après son élection, il les assimilait à des «agents d’influence et de propagande mensongère». La chroniqueuse du Monde Sylvie Kauffmann, elle, s’est astreinte à regarder Russia Today durant toute la première semaine de janvier:

«Première déception: Vladimir Poutine y est beaucoup moins présent qu’Emmanuel Macron sur nos écrans à nous»,

note-t-elle ironiquement dans les éditions du 19 janvier du quotidien du soir. Et de conclure:

«Je me suis beaucoup ennuyée. Décidément, le hard power réussit mieux à Vladimir Poutine que le soft.»

Pas de lois, pas de juges, pas de commissions

Qu’on ne se méprenne pas: il n’est pas question ici de nier et de minimiser un seul instant l’outrance, les délires et les biais idéologiques délétères que charrient les fausses informations, répercutées sur les réseaux sociaux de manière démesurée. Mais l’Etat, ses lois et ses fonctionnaires sont mal placés pour s’aventurer sur ce terrain. L’histoire fournit d’innombrables exemples où le pouvoir a manipulé l’information, y compris dans des régimes démocratiques. Faut-il rappeler qu’aux yeux du gouvernement américain, l’implication de la Maison Blanche dans l’affaire du Watergate était une fake news jusqu’à ce qu’éclate la vérité? Que le même gouvernement américain a pu faire passer l’idée fausse que Saddam Hussein détenait des armes de destruction massives sans être contredit par les médias? Que l’innocence de Dreyfus était officiellement aussi une fake news aux yeux de l’état-major et de la justice qui l’avait condamné? Dans un registre moins tragique, le Conseil fédéral lui-même a diffusé orbi et urbi de fausses informations avant la votation de 2008 sur la deuxième réforme de la fiscalité des entreprises. Il a lourdement sous-estimé les pertes qu’engendreraient les mesures proposées, ce que lui a sévèrement reproché le Tribunal fédéral quelques années après.

Alors surtout, pas de loi, de juges, de commissions, d’autorités qui voudront imposer la bonne information, inculquer les bonnes manières de penser. La liberté d’expression s’y oppose. Qu’on laisse chacun juger des sottises qu’il entend.


Bon pour la tête est une association à but non lucratif, emmenée par un comité de bénévoles composé de Sarah Dohr (présidente), Geoffrey Genest, Yves Genier, Anna Lietti, Denis Masmejan, Patrick-Morier-Genoud, Jacques Pilet, Chantal Tauxe (ordre alphabétique).

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