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ACTUEL / Créativité

Résidences d’artistes: la création a-t-elle un milieu qui lui est propre?

C e vendredi 14 septembre a marqué la soirée d’inauguration ainsi que l’appel à candidatures d’une nouvelle résidence d’artistes, La Becque, située entre Vevey et Montreux. Celle-ci a pour vocation d’offrir un cadre idéal pour la création artistique. Bon pour la tête s’y est rendu pour découvrir un lieu riche en pavillons luxueux, dans un coin idyllique de la Riviera. Les artistes sont-ils vraiment plus productifs ou inspirés dans ce genre de cocons? Question que nous nous posons aujourd’hui avec les acteurs artistiques eux-mêmes.

Vous êtes-vous déjà demandé où Flaubert a écrit Madame Bovary? Dans quel cadre Wagner a composé ses opéras? Où votre cousin lointain, sculpteur, a façonné ses œuvres? Les réponses sont très variées. L’environnement de la création, un vaste thème qui a donné lieu – cela remonte à la nuit des temps – à des lieux, justement. Des espaces pour créer. Dans le jargon institutionnel contemporain, on aimera parler de «résidences d’artistes».

La Becque est une nouvelle venue, et non des moindres, sise entre les villes pittoresques de Montreux et de Vevey, à la Tour-De-Peilz. On y entre par un grand portail, sur la belle route qui longe le lac Léman. Des bâtisses imposantes s’offrent à la vue du badaud, mais plus bas, un peu plus bas, on y voit ces fameux quatre pavillons modulables construits pour les artistes. Ceux-ci, le site internet de la résidence l’indique, se doivent d’accueillir des «praticiens confirmés» ou des «jeunes artistes au fort potentiel de développement».


Des résidences d’artistes à La Becque, La Tour-De-Peilz (VD). Le domaine est situé dans une zone de villas luxueuses. © Stephan Engler

Autre version de la problématique, la motivation des initiateurs ou mécènes de ces lieux. La Becque a été financée par feu la donatrice Françoise Siegfried-Meier. Que des individus investissent pour la culture et la création sous la forme d’une fondation, cela est dans tous les cas louable. Reste la réalité de la visibilité et de la mode: créer ce genre d’espaces, cela «fait du bien». Se mettre au service de ses pairs, la gauche bobo, cela peut redorer une image déjà dorée – et pourquoi pas adorable. On peut d’ailleurs avoir la même réflexion dans le cas de Montricher, où c’est la fondation Jan Michalski qui finance les fameuses «cabanes suspendues» consacrées pour la plus grande partie à la création artistique.

Avec la vue privilégiée sur le lac, la facilité d’accès et la proximité avec les villes, aussi bien que l’isolement et la solitude, c’est le rêve, n’est-ce pas? Pour certains, peut-être. Pour d’autres, cela revient à s’enfermer dans un bunker. Il n’empêche, ce genre de résidences présentent des avantages comme des inconvénients. Un avantage souvent cité: la rencontre entre différents artistes. Un inconvénient? La rencontre entre différents artistes.

«J’ai besoin de la vie courante, des gens qui ont une autre profession.»

C’est que cette donnée n’est pas forcément positive pour tout créateur. L’auteur suisse Louise Anne Bouchard préfère justement sortir du milieu artistique pour écrire, comme elle nous le raconte: «J’ai besoin de la vie courante, des gens qui ont une autre profession. Il est nécessaire pour moi de faire tout un travail d’observation. Quant au lieu où j’écris, c’est toujours dans un endroit familier, ma maison principalement. Je n’ai jamais fait de demande pour aller dans une résidence.»

Son témoignage m’a fait penser à un célèbre écrivain établi à Genève, que j’avais rencontré chez lui en ce début d’année. Nous nous trouvions dans l’une de ses bibliothèques; celle-ci avait été conçue comme un lieu d’écriture. Il m’avait alors avoué qu’il ne rédigeait pas souvent en ces murs, leur préférant ceux d’un petit hôtel, d’un café ou d’un restaurant. Une anecdote confirmant l’idée de sortir de l’univers des livres pour mieux y faire sa place.

Pour Ondine Yaffi, en revanche, qui gère une maison d’artistes dans le Jura bernois, la rencontre entre différents artistes est des plus importantes pour faire accoucher une œuvre. «Mais il faut l’envisager de manière plus large.» Le Pantographe, dont elle s’occupe avec ses collègues de façon bénévole et à 100%, voit selon les événements se côtoyer «des juristes, des punks, des UDC (sic) et des professeurs, pas seulement des peintres et des musiciens. La rencontre a toujours été importante dans l’histoire de la création artistique.»

En haut du domaine se situent les bâtiments administratifs et les ateliers. © Stephan Engler

Ondine, il faut le dire, a une conception des maisons d’artistes totalement opposée à celle de La Becque. Même si elles ont bien sûr le droit d’exister, «ces résidences ont une tendance à s’institutionnaliser et à se professionnaliser de façon rémunérée». Son allure ne nous avait pas trompé: Ondine est une partisane de l’alternatif, du vrai. Pour elle, le caractère de plus en plus institutionnel des lieux dits «alternatifs» représente un danger d’uniformisation. Elle regrette que, souvent, «on ne voit pas que l’art est multiple et qu’il n’y a pas de norme.»

Ondine reproche à de grandes résidences comme La Becque de demander aux artistes une immense anticipation, ce qui détruit la vérité et aboutit donc à l’antithèse même de l’art dans sa nature spontanée. Autre défaut, celui de la solitude. Notre interlocutrice va droit au but: «Dans des lieux comme La Becque ou Montricher, c’est bien pour une sorte de retraite. Mais personnellement, je préfère aller en montagne dans ce cas-là! J’ai l’impression que ces résidences manquent de vie, mais c’est là seulement mon ressenti.»

Reste donc à découvrir quels jeunes Balzac, Monnet ou Bowie s’installeront dans les appartements de La Becque et si ce cadre leur aura été favorable en termes de création. D’ailleurs, comment le savoir vraiment? Après tout, on peut se sentir inspiré à un moment ou à un autre en tel lieu, mais peut-être l’aurait-on été tout autant ailleurs. La nécessité d’un endroit consacré perd alors de sa pertinence, et peut-être pourrions-nous rediriger notre regard sur la qualité artistique elle-même. N’est-ce pas le résultat qui compte?

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Jonas Follonier

Etudiant, journaliste et musicien, Jonas Follonier est le rédacteur en chef de la revue mensuelle «Le Regard Libre», ...

Bon pour la tête est une association à but non lucratif, emmenée par un comité de bénévoles composé de Sarah Dohr, Geoffrey Genest, Anna Lietti, Denis Masmejan, Patrick-Morier-Genoud (président), Jacques Pilet, Chantal Tauxe, Faridée Visinand, Ondine Yaffi (ordre alphabétique).

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