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HISTOIRE / Photographie

Réalité parallèle

L e besoin urgent de me résumer en une photo tout en ayant l’air classe, responsable, fiable, travailleuse, stable, intelligente, et agréable à regarder, juste pour donner à mon CV une chance d’être lu, ne m'a pas épargné l’inconfort du «devoir mentir». Et faire ainsi partie d’une réalité parallèle. Moi qui suis plus à l'aise derrière un crayon qu’un objectif…

Ce monde parallèle est visible sur Instagram, Facebook, Twitter mais pas seulement. La publicité, les prospectus, les affiches et j’en passe, ne font que mettre en évidence l'existence d’une autre réalité où les gens sont beaucoup plus beaux, plus heureux, plus spéciaux, plus sociables, plus intelligents, plus sportifs, plus actifs... Bref, un monde où les gens sont PLUS tout ce que je suis et ce que je ne pourrai jamais être. Et je ne peux même pas me réconforter grâce au leitmotiv de vieux con «c’était mieux avant», puisque l’art de la tromperie existe depuis près de 200 ans!

Une histoire qui commence avec un suicide

En 1826, la réalité est capturée pour la première fois sur un support stable. C'est Nicéphore Niépce, ingénieur français, qui a réussi l’impensable. Mais Niépce n'est pas le premier nom qui vient à l'esprit en tant qu’inventeur de la photographie puisque il est mort avant de pouvoir présenter publiquement son invention.

Des lors, plusieurs entrepreneurs de l'époque, flairant le potentiel de l'image photographique, entrent en compétition pour savoir qui sera le premier à breveter le procédé.

La fin de cette histoire on la connait: c'est Louis Daguerre qui remporte le match le 19 août 1839. Une victoire aux dommages collatéraux.

Hippolyte Bayard, l'un des entrepreneurs en quête de reconnaissance, déçu et aigri par le fait de ne jamais porter le titre de «père de la photographie" attribué à Daguerre parce qu'il avait, contrairement à Bayard, des amis de l'Académie française des sciences, se suicide. Il nous laisse cette image accompagnée du texte suivant:

«Le gouvernement, qui a été si généreux envers M. Daguerre, a dit qu'il ne pouvait rien faire pour M. Bayard, lequel a succombé à une noyade.»

Il est clair que sur cette image, nous ne voyons pas un photographe aigri de ne pas gagner le titre de père de la photographie, mais la tragédie d'un homme désespéré. 

Bayard nous offre la première photographie d’une réalité parallèle puisque son suicide n’était qu’une mise en scène imaginé par lui-même afin de provoquer le sentiment de culpabilité chez les personnes lui ayant tourné le dos. Une manière très habile de tourner à son avantage les inconvénients et les défauts de la technique photographique.

Le pouvoir de l'image derrière l'élection d'Abraham Lincoln

En 1860, Abraham Lincoln, qui connaissait le potentiel politique des images, se tourna vers le célèbre photographe Matthew Brady à Broadway pour dissiper les rumeurs sur son apparence disgracieuse. Le photographe expérimenté, qui n’a pas peur des retouches photo, demanda à Lincoln de cacher les doigts de sa main droite pour ne pas mettre en évidence leur apparence longue et tordue. Il lui «allonge» le cou et concentre l'éclairage sur son visage, afin de dissiper le regard sur son corps disgracieux. Grace aux subtiles améliorations sur son image, Lincoln apparaît comme un candidat digne, à l'apparence humaine, et inspire la confiance nécessaire pour diriger un pays dans la période difficile de l’avant-guerre.

Et ça marche ! 

Le même jour, au Cooper Institute de New York, Lincoln prononce un discours qui assure pratiquement sa nomination à la présidence. Un premier succès, qui le conduira finalement à sa mort le 15 avril 1865.

Mais ce n'est pas parce que Lincoln est mort qu'il n'a pas pu continuer à profiter des joies de la photographie.

Après sa mort tragique, sa femme Mary Todd Lincoln a été photographiée avec l'esprit de son défunt mari!

La réalité devient superstition

En 1869, la guerre civile aux Etats-Unis est terminée. Les veuves de guerre veulent revoir leurs maris, et la bourgeoisie de l'époque est fascinée par le spiritisme. Evidemment, les photographes ne sont par très loin et ils sont prêts à satisfaire la conscience de leurs clients. Une activité très rentable voit le jour: La photographie d'esprits. Un phénomène étrange qui durera jusqu'au début du XXe siècle. Il s’arrêta, non seulement parce que la tromperie de la photographie devint évidente, mais aussi parce que l'histoire de la photographie prit une autre tournure.

«Vous appuyez sur le bouton, nous faisons le reste»

Seulement dix ans après la première captation stable de la réalité en 1826, l'image a appris à mentir grâce aux yeux et aux mains expertes des artisans de la photographie. 

En 1888,Kodak commercialisa son premier appareil photo domestique avec le slogan «vous appuyez sur le bouton, nous faisons le reste» , et popularisa ainsi la pratique de la photographie. A partir de ce moment, n'importe qui pouvant s’acheter un appareil Kodak pour la modique somme de 25 dollars – l’équivalent d’un iPhone dernière génération à notre époque – pouvait être photographe. L'image perd alors sa valeur sacrée.

Presque 30 ans plus tard, la retouche numérique est devenue la norme. Il n'est même plus nécessaire d'avoir le talent de Bayard pour mentir et blâmer, ou l'importance de Lincoln pour montrer notre meilleur visage et cacher ce dont nous avons honte. 

Finalement, est-il si désagréable de savoir qu'il existe une réalité parallèle dans lequel nous pouvons nous transporter en deux trois clics, afin de nous mentir à nous-mêmes?

Bon pour la tête est une association à but non lucratif, emmenée par un comité de bénévoles composé de Sarah Dohr (présidente), Geoffrey Genest, Yves Genier, Anna Lietti, Denis Masmejan, Patrick-Morier-Genoud, Jacques Pilet, Chantal Tauxe (ordre alphabétique).

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