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HEIDI.NEWS / SANTÉ

Que sont devenus les hôpitaux souterrains de Suisse?

U n rapport d’audit pré-covid-19 du Contrôle fédéral des finances fait état d’installations vétustes et peu opérationnelles, d’une répartition sur le territoire incohérente, d’un manque flagrant de pilotage et d’une prise en compte insuffisante de l’analyse des risques. Bien que n’ayant pas dû être activé durant la crise du coronavirus, le réseau d’hôpitaux et de postes sanitaires souterrains suisse fait pâlir.

Article publié par Heidi.news le 15 juin 2020


La répartition des hôpitaux et postes sanitaires souterrains n'est pas cohérente. © OFSP / CDF

Pourquoi c’est important. Fin 2018, la Suisse disposait encore d’un réseau de 94 hôpitaux et de 248 postes sanitaires protégés, mais dans quel état? S’interroger sur la raison d’être et l’avenir de ces installations dans nos scénarios de gestion des catastrophes, nous permettra de mieux nous préparer à la prochaine crise sanitaire. Parce qu’une Suisse prête à faire face à tous les risques grâce à ses abris atomiques et ses hôpitaux souterrains est une image qui continue à nourrir les imaginaires collectifs.

Une exception suisse. Hormis Israël, la Suisse est le seul pays au monde à disposer d’un réseau d’hôpitaux et de postes sanitaires souterrains, intégrés à des établissements de soins. Au nombre de 342 fin 2018 (94 hôpitaux et de 248 postes sanitaires), ces installations devraient théoriquement pouvoir accueillir 0,6% de la population en quête de soins en cas de catastrophe ou de conflit armé. Les cantons et la Confédération cofinancent l’entretien et l’exploitation de ces installations.

La taille et la configuration des hôpitaux souterrains varient. Alors que les hôpitaux régionaux s’étendent en général sur environ 2000 m², les hôpitaux universitaires peuvent disposer de surfaces nettement plus élevées; l’hôpital protégé pouvant s’étendre sur la totalité d’un sous-sol d’un bâtiment central ou être réparti sur plusieurs niveaux.

La configuration «standard» est la suivante:

  • salles prévues pour des opérations (en principe deux);

  • espaces pour la stérilisation, ainsi que pour des examens radiologiques;

  • salles de soins pour le traitement des patients;

  • bureaux pour le personnel soignant;

  • cuisine avec salle de repas;

  • laverie;

  • salles de triage des patients avec possibilité de décontamination;

  • locaux pour la troupe ou le personnel médical;

  • système de filtrage de l’air en cas de contamination radioactive, biologique ou chimique (ABC);

  • groupe électrogène en état de fonctionnement.

Installations désuètes. Les hôpitaux et postes sanitaires souterrains mis en place durant la guerre froide répondent principalement à des besoins sécuritaires en cas de conflit armé. Un récent rapport d’audit du Contrôle fédéral des finances (CDF), publié en décembre 2019, met en lumière la lente dégradation qu’a connu le dispositif au fil des ans. Bien que la Confédération consacre chaque année en moyenne 2,45 millions de francs pour l’entretien et l’exploitation de certains de ces postes sanitaires, de nombreux sites ne sont plus utilisables, leur répartition sur le territoire est incohérente, leur équipement souvent obsolète, le personnel pour les exploiter manquant, la gestion décoordonnée.

Le rapport estime que ces installations ne répondent plus aux besoins actuels:

«Leur conception s’inscrit peu dans une logique sanitaire de prise en charge de patients lors de catastrophe en temps de paix. Depuis les années 1990, la principale évolution réside dans la réduction des moyens et la hausse des installations déclarées inactives.»

60% des hôpitaux (55) et 92% des centres sanitaires recensés (229) sont déclarés inactifs, c’est-à-dire qu’ils ne sont utilisés qu’en cas de guerre (cf. carte). Lorsqu’une installation est déclarée inactive, elle peut être utilisée à des fins étrangères à la protection civile «à condition qu’ils puissent être rendus opérationnels au plus tard immédiatement après la décision de renforcer la protection de la population pour cause de conflit armé» (Art. 39 de de l’Ordonnance sur la protection civile (OPCi)).

Le CDF relève que la plupart de ces infrastructures ont plus de 20 voire plus de 30 ans, que leurs systèmes de ventilation et de chauffage sont défectueux ou non assurés, qu’elles sont victimes d’infiltration d’eau, que nombre de leurs canalisations sont obsolètes ou défectueuses et qu’elles servent souvent d’entrepôt de matériel, de stockage d’archives, de vestiaires pour le personnel médical ou de laboratoires. Au fil des ans et avec la révision de la loi sur la protection de la population (LPPCi) de 2004, les moyens ont été réduits et le service sanitaire pour la protection civile abandonné.

Manque de vision et de coordination. Si les hôpitaux souterrains suisses connaissent ce destin, c’est avant tout à cause d’une répartition des compétences peu claire entre les services fédéraux et cantonaux en charge de ces installations. Le rapport stipule:

«La configuration des acteurs limite une collaboration efficace. Les compétences se répartissent entre différents services fédéraux et cantonaux, impliquant une dilution des responsabilités et une multiplication des voies hiérarchiques. Les cultures d’organisation et les préoccupations diffèrent grandement entre autorités civiles et militaires de même qu’entre services de la protection de la population et ceux de la santé.

Au niveau fédéral, le CDF a constaté une concurrence entre l’Office fédéral de la protection de la population (OFPP) et le Service sanitaire coordonné (SSC), dont le responsable dirige aussi les services sanitaires de l’armée. L’OFPP s’occupe de l’infrastructure, mais n’a pas de compétence pour les questions médicales. Le SSC n’a que peu de ressources et apparaît comme trop éloigné de la réalité. Les cantons reçoivent des informations de manière désordonnée, ce qui créé des incertitudes. Cette situation ne crée pas un climat de confiance pour prendre des initiatives.»

Rénover ou ne pas rénover? Bien que n’ayant pas dû faire recours à ce genre d’installations sanitaires d’urgence, la crise du coronavirus démontre l’importance d’une bonne préparation. Ce d’autant plus, qu’avec le changement climatique, notre habitat se révélera de plus en plus vulnérable au risque épidémique. Denis Froidevaux, spécialiste de la gestion de crise et chef de l’Etat-major cantonal de conduite (EMCC) du canton de Vaud qui pilote l’engagement des partenaires sécuritaires et des services techniques, autorités et communes en cas de situation extraordinaire:

«On vit dans une société qui a tendance à vouloir faire abstraction du risque et qui se croit à l’abris des affres de l’histoire pour l’éternité et puis, tout d’un coup, on est rattrapé par un problème pandémique, dont on savait qu’il allait arriver… et cela devrait nous conduire à adopter une approche prudente en termes de planification de risques et de gestion de crise, ainsi qu’à un état de préparation logistique plus développée.»

Avant toute rénovation, les auteurs conseillent d'intégrer ces installations aux scénarios de gestion de catastrophe des cantons. «Ces installations ont le mérite d’exister. (…) Si elles sont en bon état, autant prévoir de les utiliser.»

Coût des travaux: 400 millions, soit 4,5 millions de francs par hôpital. Michel Matter, Conseiller national vert-libéral, membre de la Commission des finances du Conseil national et actuel président de l’Association des médecins du canton de Genève AMGe:

«Au travers de ce rapport, on voit qu’on a un problème et on y apporte une solution de protection sanitaire. Mais que deviennent ensuite ces protections sanitaires dans le temps? Ce rapport donne l’exemple parfait de liquéfaction de la décision.

Je ne dis pas qu’il faut ou ne faut pas garder ces abris, mais à un moment donné, il faut décider soit d’arrêter soit de les maintenir en état.»

Denis Froidevaux de conclure:

«Dès l’instant où on a une infrastructure qui a le mérite d’exister et qui est là, on a tort de l’abandonner et de la laisser partir à vau-l’eau. Pour moi, c’est une erreur stratégique que de ne pas maintenir ces infrastructures en état.»

Bon pour la tête est une association à but non lucratif, emmenée par un comité de bénévoles composé de Sarah Dohr (présidente), Geoffrey Genest, Yves Genier, Anna Lietti, Denis Masmejan, Patrick-Morier-Genoud, Jacques Pilet, Chantal Tauxe (ordre alphabétique).

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