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HEIDI.NEWS / SUISSE

La prochaine crise sera-t-elle électrique?

O utre le risque épidémique, le rapport technique sur la gestion des risques de 2015 de l’Office fédéral de la protection de la population (OFPP) identifie 32 autres risques potentiels importants pesant sur la Suisse. Le risque de rupture d’approvisionnement électrique est même considéré comme plus probable et potentiellement plus ravageur que le risque épidémique. Et si la prochaine crise en Suisse était électrique?

Article initialement publié sur Heidi.news le 15 juin 2020


Diagramme des risques: représentation des risques de 27 scénarios pour lesquels une fréquence a pu être estimée. Source: Office fédéral de la protection de la population OFPP ¦ Représentation: Heidi.news, nor/mir

Pourquoi c’est important. Bien que plutôt bien préparée au risque pandémique, le manque de stocks de masques et de matériel de protection en Suisse au début de la crise du coronavirus a fait grincer des dents plus d’un. Apprendre de cette crise pour mieux se préparer à affronter les suivantes sera déterminant pour notre avenir. Avec un environnement de plus en plus vulnérable, une réflexion aboutie en termes de gestion des risques pourrait se révéler salvatrice.

Une Suisse plutôt bien préparée au risque pandémique. Comme nous l’exposions dans un précédent article, la Suisse s’est plutôt bien outillée dans le domaine de la gestion de crise pour faire face à une épidémie:

  • Le risque pandémique a été identifié et sa probabilité d’occurrence quantifiée il y a déjà longtemps. Le rapport technique sur la gestion des risques de 2015 de l’OFPP contient un scénario «épidémie/pandémie» dont la probabilité d’occurrence est élevée et les dommages se chiffrent en dizaines de milliards de francs:

  • La nouvelle loi fédérale sur la lutte contre les maladies transmissibles chez l’homme (loi sur les épidémies, LEp) est en vigueur depuis le 1er janvier 2016 et permet au Conseil fédéral de s’approprier certaines compétences cantonales lors de situations extraordinaires et de prendre des mesures exceptionnelles.

  • Un plan suisse de pandémie Influenza élaboré par l’Office fédéral de la santé publique (OFSP) est régulièrement mis à jour. Les 128 pages que contient celui-ci formulent des stratégies, des mesures et des recommandations pour la préparation à une pandémie de grippe.

Un risque de pénurie électrique plus probable. Le rapport technique sur la gestion des risques de 2015 de l’OFPP identifie le risque de rupture d’électricité comme encore plus probable et potentiellement plus ravageur qu’une pandémie (cf. image de ci-dessus en haut à droite).

Grégoire Chambaz, spécialiste de la durabilité, des enjeux climatiques et des processus d’effondrement, et rédacteur en chef adjoint de la Revue militaire suisse, se confiait déjà dans l’une de nos explorations à ce sujet:

«Le black-out, avec les risques de pandémie et de crise financière, est considéré comme étant un des risques à court terme les plus importants pour la Suisse. L’Office fédéral de la protection de la population estime la probabilité d’un black-out de trois jours touchant un grand nombre de cantons à une fois tous les quarante ans. Une journée sans électricité provoque des perturbations et des angoisses majeures. Si l’aire touchée dépasse le périmètre régional et que des secours extérieurs ne peuvent pas être organisés, le risque devient majeur. À noter que les ménages suisses ont en moyenne trois jours de réserves alimentaires.

Au-delà de cinq à sept jours, les dommages sont exponentiels et un possible redémarrage du réseau devient de plus en plus difficile. Les pertes économiques se chiffrent en plusieurs milliards de francs par jour. Et même si la Confédération a fait constituer des réserves stratégiques, l’acheminement des vivres sans coordination téléphonique ou électronique pose d’immenses défis.»

Une rupture de l’approvisionnement électrique de 30% en hiver et les contingentements subséquents, pourrait causer jusqu’à 3000 décès en Suisse, entre 10'000 et 30'000 blessés et mener à une réduction de la capacité économique du pays chiffrée entre -15 et -50 milliards de francs:

Grégoire Chambaz toujours dans notre exploration «fin du monde? Les Suisses survivront»:

«Les sociétés actuelles sont interconnectées et donc beaucoup plus vulnérables [au risque de black-out]. Aujourd’hui, par exemple, en cas d’attaques informatiques coordonnées ou de catastrophe climatique, l’Europe pourrait être plongée dans le noir. Or, sans électricité, la plupart des systèmes ne peuvent plus fonctionner. Cela met bien en évidence toutes les vulnérabilités systémiques de nos sociétés.»

Cette analyse de la vulnérabilité de notre société face aux potentielles ruptures d’approvisionnement énergétique est partagée par Denis Froidevaux, Chef de l’Etat-major cantonal de conduite (EMCC) qui pilote l’engagement des partenaires sécuritaires et des services techniques, des autorités et des communes en coordonnant les interventions lors d’événement sortant de l’ordinaire, comme dans le cas d'une catastrophe naturelle par exemple:

«Dans une société comme la nôtre, on est tellement interdépendants, dès le moindre problème au niveau de la mobilité dans un canton comme le canton de Vaud, cela prend tout de suite des proportions phénoménales. Essayez d’imaginer un scénario sur une rupture partielle d’approvisionnement en électricité. On sait que c’est un risque qui existe. Le canton de Vaud a rédigé une stratégie, mais on est à peu près les seuls à crier dans le désert par rapport à ça.»

Apprendre de la pandémie pour se préparer à une situation de pénurie électrique. Selon Grégoire Chambaz, la Suisse n’est que partiellement préparée au risque de black-out. Bien que les exercices de conduite stratégique qu’organise la Confédération tous les quatre ans soient louables et bien que les trois derniers aient intégré un scénario de black-out partiel, il est «toutefois inquiétant qu’ils soient dimensionnés de manière à être «réussis» et qu’entre la moitié et les deux tiers des recommandations post-exercices ne soient pas appliquées», critique le spécialiste.

Contrairement au cas de l’épidémie, la Confédération n’a pas de base légale pour prendre la main sur les cantons en cas de rupture partielle ou totale de l’approvisionnement en électricité. En cas de black-out partiel ou total, le pays se retrouverait donc dans une situation où chacun des 26 cantons pourrait adopter une stratégie et une gestion différente, à moins d’un accord unanime pour déléguer leurs compétences à la Confédération.

Selon Denis Froidevaux qui se vante d’être parmi les seuls à avoir élaboré une stratégie en la matière, la loi sur les épidémies devrait être transposée sur les autres risques de manière à ce qu’à partir d’un certain seuil de gravité (par exemple à partir du moment où X cantons sont touchés), la Confédération puisse prendre le lead, comme cela a été le cas lors de la crise du coronavirus.

L’expert vaudois en gestion de crise pointe également l’importance d’une bonne préparation, régulièrement réactualisée. D’autant que le changement climatique s’apprête à rendre notre habitat de plus en plus vulnérable. Denis Froidevaux:

«Nous devons avoir conscience que notre milieu a tendance à devenir beaucoup plus agressif et on a intérêt à avoir une réflexion plus aboutie en termes de gestion de risques.

Ce qui vieillit ce n’est pas le type de risque, mais ce sont les probabilités d’occurrence et les impacts. C’est pour cette raison que, dans le canton de Vaud, nous procédons à une analyse des risques tous les cinq ans. D’ailleurs le Conseil d’Etat devait traiter du nouveau rapport au mois de mars.

Après analyse (avons-nous les moyens d’ignorer le risque ou d’y répondre, où avons-nous des carences?), soit on comble les lacunes (de formation, d’équipement, de matériel, de construction, d’ouvrage, de protection, que sais-je?) ou alors on vit avec le risque. Mais c’est une décision éminemment politique.»

Pour mieux se préparer au risque de black-out, Grégoire Chambaz préconise, entre autres, une sensibilisation de la population par l’acte:

«(…) une exposition limitée aux risques et menaces peut s’avérer utile, c’est-à-dire suffisamment légère pour ne pas provoquer de dommages importants, mais suffisamment marquante pour sensibiliser la population et mettre le traitement des risques à l’agenda politique. Selon une partie des spécialistes du black-out, une expérience d’interruption de courant «limitée» pourrait être nécessaire pour préparer le pays à un épisode de black-out majeur.»

Espérons que la crise du coronavirus soit perçue comme un signal d’alarme suffisamment puissant pour ouvrir une réflexion de fond en termes de gestion de risques et actualiser nos plans de préparation en fonction des nouvelles réalités du terrain.

Bon pour la tête est une association à but non lucratif, emmenée par un comité de bénévoles composé de Sarah Dohr (présidente), Geoffrey Genest, Yves Genier, Anna Lietti, Denis Masmejan, Patrick-Morier-Genoud, Jacques Pilet, Chantal Tauxe (ordre alphabétique).

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