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Dossier migrations: la Suède (2)

Quand l’intégration se revendique à défaut de se vivre

L es Suédoises et Suédois se définissent volontiers comme adeptes du multiculturalisme. Et pourtant, près de la moitié ne fréquente jamais ou rarement des immigrés non européens (sauf dans le cadre du travail ou de l’école). Dans ce pays progressiste où beaucoup revendiquent l’ouverture, les réalités du terrain sont parfois très différentes.

«Quand je suis arrivée à Höor (NDLR : petit village très campagnard d’environ 15'000 habitants à 50 km de Malmö, en Suède), je ne connaissais personne, raconte Alaa, une jeune Syrienne venue avec la “vague des 160'000 réfugiés de 2015”. Et je n’avais de contact avec aucun Suédois. Jusqu’à ce que j’apprenne l’existence de ce groupe de partage entre migrants et habitants de Höör.»

Alaa et sa famille ont été placées dans ce village par l’agence des migrations en collaboration avec l’agence pour l’emploi. En Suède, c’est l’administration qui décide où les réfugiés habiteront, du moins temporairement. Le permis de séjour pour réfugié est valable trois ans et il faut parfois attendre des années avant de recevoir une réponse. Les papiers de résidence permettent ensuite d’avoir une sorte de «plan à l’intégration» avec une aide à l’insertion à l’emploi. Généralement, cela passe au travers de cours intensifs de suédois gratuits (Swedish for migrant, SFI), d’équivalents universitaires ou de stages en entreprises. Pour les personnes en attente d’une réponse, l’agence de migration aide à trouver un logement (parfois des centres, lorsqu’il s’agit d’hommes seuls ou des appartements pour les familles) et de nombreuses associations donnent bénévolement des cours de suédois. Les cours sont néanmoins basés sur le bon vouloir des personnes immigrées.

Alaa, elle, a su profiter des cours SFI et parle maintenant couramment le suédois; elle est un modèle d’intégration. Elle semble être une jeune femme forte, elle est ambitieuse, elle s’engage, et a même trouvé un petit travail «sur appel» dans une garderie. Ce n’est pourtant pas le cas de toutes et tous. Elle raconte que nombre de femmes sont complètement isolées, restent chez elles pour s’occuper des enfants et n’ont aucun contact avec le monde extérieur. Certaines tombent dans la dépression. Le groupe de partage pour lequel la jeune femme s’engage maintenant, le «Tillsammans cafe» sert à éviter ce genre de situation. La mixité reste pourtant difficile dans ce village de Höör: elle regrette que le groupe ne soit pas plus fréquenté, ni par les immigré-es, ni par les suédois-es.

L’entreprise a souhaité favoriser les femmes dans leur recherche d’intégration, car selon l’une des responsables, elles sont les premières touchées par ces questions. Ce genre d’initiative uniquement pour une partie de la population participe à la ségrégation de groupe, selon cette même responsable. (Ici, les femmes de la Yala Kitchen, entourées de Anna Ryden et de leur professeur de suédois.) © Diana-Alice Ramsauer / Bon pour la tête 2018


D’autres associations luttent contre l’isolement des femmes immigrées. La «Yala kitchen» fait partie d’un projet global d’intégration avec différents «ateliers». Rencontrées dans leurs locaux de Rosengard, une dizaine de femmes libanaises ou irakiennes cuisinent pour une commande «traiteurs» tout en apprenant le suédois avec des encadrants. Parfois plus de dix ans après leur arrivée, elles se tournent vers une insertion professionnelle.

Le racisme en Suéde? Non, elles ne l’ont pas vécu. Dans ce groupe, elles portent toutes le voile et cela n’a jamais semblé être problématique pour personne. Si une jeune fille a des cours de piscine à l’école, elle peut mettre un burkini sans que cela ne fasse débat. Dans les rues de Malmö, il n’est pas rare de rencontrer des femmes en niqab. «Je ne me suis jamais demandé si cela était antiféministe, me répond Anna Rydén, responsable du groupe. Je ne crois pas que ce soit un sujet dominant en Suède.»

 Ce quartier relativement proche du centre-ville peut être considéré comme une zone industrielle. On y retrouve de nombreux magasins qui proposent des produits d’un peu partout dans le monde, des garages qui offrent des lavages de voiture à moindre prix et l’association «Kontrapunkt». © Diana-Alice Ramsauer / Bon pour la tête 2018

Augmentation des violences

Difficile de savoir si ces femmes ont beaucoup de contact en dehors de leur communauté car, dans ce quartier, seul un quart des habitants sont nés en Suède de deux parents également suédois et cela, malgré les efforts de l’Etat. Le fait est que certains quartiers comme Rosengard ont une concentration de personnes au revenu très bas et à majorité étrangère. Le revenu moyen de cette même population étrangère en âge de travailler en 2015 était 12% moins élevé. Dans certains endroits parfois appelés «d’exclusion sociale», si la diversité de nationalité n’est pas un problème en soi, le regroupement de population généralement moins privilégiée (on le rappelle, en Suède, la migration provient surtout de pays en guerre et non de populations qui viennent pour des raisons économiques) peut parfois créer un terreau propice à la criminalité.

Les violences en Suède ont par ailleurs augmenté ces dernières années: en vingt ans, le nombre d’appels d’urgence en relation avec des incendies volontaires de véhicules a près de quadruplé, tendance similaire pour d’autres violences. De là à en déduire que ces infractions sont majoritairement commises par des immigrés dont la situation est précaire, il n’y a qu’un pas qui ne doit être franchi qu’avec une extrême prudence. Certains chiffres datant de 2005 (les derniers disponibles faisant part de la situation entre 1997 et 2001) montrent néanmoins que les personnes originaires de Moyen-Orient et d’Afrique étaient surreprésentées dans les crimes violents. Il est à regretter que des statistiques plus récentes ne soient pas disponibles. Selon un article de la journaliste suédoise Pauline Neuding, le ministre suédois de la Justice, Morgan Johansson aurait justifié cette absence en expliquant «qu’il n’y avait pas besoin de publier ces rapports car les réalités étaient déjà bien connues grâce à des études précédentes.» Une rhétorique qui donne malheureusement raison au détracteurs nationalistes du système politique en place – dont font partie les démocrates de Suède – lorsqu’ils clament la mauvaise foi des partis au pouvoir. Des chiffres bien analysés sont certainement meilleurs qu’une omission pure et simple qui fait le jeu des partis anti-immigration.


Voir l’article: La Suède des invisibles oubliés


Des choix urbanistiques qui excluent

De retour sur le terrain, je rencontre les membres de l’organisation Kontrapunkt à Malmö. Pour contrer l’exclusion sociale, qu’elle soit liée aux problèmes financiers ou aux difficultés d’intégrations, l’association tente de favoriser la culture (et ses différentes cultures) à l’intérieur même des quartiers. Leur credo: la création de projets pour les habitants, par les habitants. L’important: ne pas organiser d’événements «spécialement pour les migrant-es» en oubliant la réalité de certains Suédois.

Johanna est responsable de la communication de l’association «Kontrapunkt». Elle pose devant tout le matériel appartenant à son organisation et entreposé dans une grande hall en attendant de trouver un nouveau lieu pour accueillir leurs événements culturels, leur banque de nourriture, etc. Le bail de «Kontrapunkt» a en effet été annulé après que l’association a refusé de participer à un festival qui imposait un modèle culturel à la population des quartiers qui ne correspondait pas forcément à ses habitants. Elle se bat en effet pour éviter les initiatives «top down» (une autorité impose un projet), favorisant plutôt le «bottom-up» (littéralement «du bas vers le haut»). © Diana-Alice Ramsauer / Bon pour la tête 2018

En matière urbanistique, Johanna, responsable de la communication de l’association déplore la politique d’exclusion de la ville et la gentrification des centres. «Le centre-ville et ses alentours deviennent de plus en plus chers, il n’y a pas assez de nouveaux logements et les seuls bâtiments qui se construisent sont des buildings de haut standing. Dans ce quartier (NDLR, zone plutôt industrielle située à une trentaine de minutes à pied du centre), où les loyers sont encore assez bas, les baux sont à une durée déterminée: je soupçonne que, bientôt, toutes les petites entreprises ou les garages tenus par des personnes qui ne sont pas forcément nées en Suède, les centres de quartiers comme le nôtre, etc. seront fermés pour créer de jolis magasins ou de petites terrasses bien plus rentables. Les personnes moins aisées seront donc poussées dans les banlieues.» Et selon elle, c’est une tendance qui s’observe un peu partout à Malmö. A Sofielund par exemple, un quartier traditionnellement populaire à quelques mètres de là, le street art et les personnes de classes moyennes ont déjà envahi les rues. Si ni l’une ni l’autre de ses composantes n’est négative en soi, l’embourgeoisement de ces lieux les vide de leur population moins favorisée.

A Sofielund par exemple, un quartier traditionnellement populaire à quelques mètres de là, le street art et les personnes de classes moyennes ont déjà envahi les rues. © Diana-Alice Ramsauer / Bon pour la tête 2018

La ségrégation des privilégiés

Toutes ces questions d’exclusion sociale, liées aux choix urbanistiques, aux politiques publiques, ou aux habitudes des habitants relèvent un point crucial du débat. Si la Suède est volontiers décrite comme progressiste à beaucoup de niveaux, elle est également très normative et ne laisse que peu de place à une différence parfois jugée «moins bonne». Ainsi, comme Tino Sanandji, chercheur en histoire économique et commerciale à Stockholm l’écrit dans son rapport, «Les Suédois et l’immigration, fin du consensus?»: «Si la Suède est un pays réputé libéral et tolérant, en réalité ses habitants se soumettent à de nombreuses règles de savoir-vivre qui sont durement sanctionnées par le groupe si elles ne sont pas respectées. Dans les faits, on constate que les difficultés liées à l’exclusion sociale des immigrés sont renforcées par une tolérance de façade qui ne se traduit pas par de la mixité sociale mais au contraire par un renforcement de l’entre-soi.»  Et pas besoin d’être un immigré venu d’un pays hors d’Europe pour s’en rendre compte: nombre de nouveaux venus qui essayent de s’intégrer placent la Suède dans le bas du classement (selon un rapport de InterNations de 2018, la Suède est au 67e rang sur 68 en matière de facilité à se faire de nouveaux amis, juste devant le Koweït.)


Dans le quartier Västra Hamnen, de nombreux buildings sont construits. Le quartier est moderne et plutôt luxueux. La politique en matière de logement semble tabler sur le fait que les Suédois-es qui, aujourd’hui, vivent dans des logements plutôt modestes mais qui auraient les moyens d’avoir mieux, se déplaceront dans ces quartiers, laissant la place au moins privilégiés dans les appartements à loyers modestes. Pourtant, ces logements de haut standing semblent aujourd’hui plutôt accueillir des personnes fortunées venues d’ailleurs, ne réglant aucunement les problèmes immobiliers de Malmö. © Diana-Alice Ramsauer / Bon pour la tête 2018


Pour finir, «la ségrégation en Suède se fait de deux manières différentes», me disait une activiste suédoise impliquée dans le droit d’asile. «D’une part la situation des personnes étrangères et de toutes autres personnes moins privilégiées les pousse en marge de la société, pouvant créer une difficulté à l’emploi ou de criminalité. Mais de l’autre, le groupe des privilégiés, qui ont souvent profité du système social fort en Suède en matière d’éducation, de santé ou d’encouragement professionnel est extrêmement peu poreux. Ainsi, la ségrégation se fait aussi de la part de la partie la plus favorisée de la société.» Dans des conditions où les inégalités sont si fortes et les milieux si peu poreux, la mixité sociale ne peut être qu’un échec.


Retrouvez le dossier complet de l’opération migrations sur #OpérationMigrations



Dossier spécial sur les migrations: nous avons besoin de vous!


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