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Dossier migrations: la Suède (1)

La Suède des invisibles oubliés

L es partis nationalistes anti-immigration prennent de l’ampleur un peu partout en Europe. La Suède ne fait pas exception. Dans ce pays aux multiples pistes cyclables, restaurants véganes, injonctions féministes et au multiculturalisme revendiqué, Diana-Alice Ramsauer a cherché ceux qui ne se retrouvaient pas dans ce modèle. Difficiles à trouver, parfois mis à l’écart: ces invisibles semblent n’exister pour presque personne.

Les élections suédoises se sont passées dans une retenue toute nordique. Pas de manifestation les jours suivants; «ce n’est pas le genre des Suédois», me disent-ils toutes et tous, ils ont accepté le verdict sagement. La jeune femme qui me loge est de gauche, écologiste et féministe et elle se dit rassurée que les modérés (libéraux conservateurs) aient eu plus de voix que ces «nazis» de démocrates de Suède (SD). Gauche, centre, centre droit, tous diabolisent ce parti. Ou plutôt, diabolisaient ce parti. Car mardi dernier, le centre, la droite et les partis que l’on qualifie souvent d’«extrême droite», se sont alliés pour démettre le Premier ministre social-démocrate Stefan Lövfen. Un changement de paradigme qui doit être observé avec pragmatisme. En effet, dans certaines régions près d’une personne sur trois avait voté pour les démocrates de Suède: ce parti répond donc à certaines peurs, qu’elles soient justifiées ou non.

La communication politique en Suède est très discrète: les partis ne tablent absolument pas sur l’affichage public pour récolter des voix. Les démocrates de Suède étaient particulièrement absents des rues en cette période d’élections. A gauche, une affiche des Moderaterna à Staffanstorp où ils ont la majorité, à droite, la communication des sociaux-démocrates à Malmö dont la maire de la ville fait partie. © Diana-Alice Ramsauer/Bon pour la tête 2018

Il faut dire que le débat lors des élections s’est concentré sur eux: les démocrates de Suède. Et sur l’immigration de personnes fuyant la guerre. Requérants d’asile à qui on en donnerait trop par rapport aux natifs du pays. En Suède, ce pays nordique qui paraissait être un modèle social, le parti parfois appelé d’extrême droite, d’autre fois de droite populaire ou encore nationaliste «anti-immigration» s’est mis à parler de sujets presque tabous: les problèmes d’intégration, la criminalité et l’Etat providence en danger.


A lire demain: Quand l’intégration se revendique à défaut de se vivre


En Suède, le terme de «politiquement correct» n’est (n’était?) pas connoté de manière péjorative. Bien au contraire. Jusque-là, les consensus étaient de mise: et lorsque tous les partis décidaient que parler d’immigration était déjà une marque de racisme, alors tout le monde acceptait. Dans les milieux de gauche, le discours est policé, répété parfois mot pour mot: difficile d’avoir des avis nuancés. Marque de progressisme ou propagande bien rodée? On peut parfois se le demander.

Dans ce quartier de Rosengard à majorité étrangère, le parti le Vansterpartiet, parti de gauche (ex-communiste) a imprimé des affiches en plusieurs langues. Leur communication était très centrée sur le multiculturalisme. © Diana-Alice Ramsauer/Bon pour la tête 2018

Garder ses privilèges de Suédois

Pour trouver des réponses à ces changements politiques et comprendre les peurs, je pars direction Staffanstorp, un «petit village» d’environ 15'000 habitants à une trentaine de minutes en bus de Malmö. Transports publics très bien organisés et ponctuels; cars avec prises USB incluses et wifi gratuit. Les gens habitent ici en famille et cette petite cité dortoir est louée pour sa tranquillité, me disent les membres de l’administration. Les habitants sont majoritairement des personnes de la classe moyenne, plutôt privilégiée. Le maire «modéré» (libéral conservateur), Christian Sonesson, m’accueille. Ici, au niveau communal, on a voté à 44% pour son parti: les Moderaterna. J’apprends par des membres de l’administration que dans cette petite commune, il n’y a d’ailleurs pas beaucoup de différences entre les démocrates de Suède et les modérés. Surtout lorsqu’il est question d’immigration. Dans d’autres communes, les SD se rapprochent plus de la gauche, me dit-on.
Le maire de Staffanstorp s’est positionné très clairement en faveur de la fermeture des frontières fin 2015. Pour lui, et c’est une phrase que j’entendrai d’un peu tous les bords politiques, «on ne peut pas tous les accueillir». 160'000 réfugiés en 2015, ça fait beaucoup. Ce chiffre est répété à chaque rencontre. Toutes et tous le connaissent par cœur. Même pour les plus pro-multiculturalisme, les images de ce flux d’étrangers ont été marquantes. Il faut dire qu’en 2014, le gouvernement avait garanti un permis permanent de résidence à tous les requérants d’asile venus de Syrie. En réalité, 32'000 demandeurs d’asile (toutes nationalités confondues) ont reçu un permis cette année-là, et 67'000 en 2016 (probablement dû au report de décision de 2015). A noter qu’il y a peu de réfugiés économiques.

Pour Christian Sonesson, c’est simple: il n’y avait pas les moyens logistiques de prendre en charge autant de personnes venues de l’étranger: c’est une question d’infrastructures. Il me dit que dans sa petite ville, il n’y a pas de «ghettos». Il y a d’ailleurs très peu de personnes étrangères et le taux de criminalité est extrêmement bas. Il sait pourtant que toutes ces questions existent, par exemple à Malmö ou à Stockholm. Je lui demande alors quels sont les problèmes concrets que les habitants rencontrent à cause de l’afflux d’immigrés en 2015, à Staffanstorp ou ailleurs: «Vous n’avez qu’à regarder les journaux, me dit-il. On en parle un peu partout. L’immigration est dans toutes les bouches, elle inquiète». La réponse ne me satisfait pas. A force de creuser, il donne les raisons suivantes: il n’y a pas assez de logements pour tout le monde, les administrations (notamment à l’agence des migrations) sont débordées et les aides sociales coûtent cher. «Les Suédois ont construit années après années un système social fort. Il n’est pas normal que des personnes arrivées d’ailleurs puissent en profiter tout de suite.» Le voilà le problème: la société suédoise et son Etat providence sont basés sur des impôts en moyenne assez hauts qui permettent une redistribution des richesses relativement équitable. Et en l’occurrence, ces requérants d’asile sont des gens qui ne participent pas au bien-être financier de la société.

Etudiant-es, immigré-es et bas revenus

Je me mets donc à rechercher les moins privilégiés, ceux qui ne payent pas d’impôt et ceux qui, selon les statistiques données, participent régulièrement à des activités criminelles. Je pars alors visiter le «ghetto» de Malmö le plus connu: Rosengard.

Le quartier de Rosengard est une alignée de grands bâtiments d’habitations. Les Suédois tiennent pourtant toujours à favoriser les grandes étendues de nature ou les parcs partout dans la ville, y compris dans ces zones-là. © Diana-Alice Ramsauer/Bon pour la tête 2018

Sur place, on peut y voir de grands HLM qui se succèdent. Un centre commercial au milieu. Une petite allée avec des boucheries halal, des kebabs, des boulangeries d’où dégoulinent des baklavas à la fleur d’oranger. Quelques personnes s’y baladent, une femme voilée portant un sac IKEA, trois ou quatre blondinets à vélo. Très peu de personnes venues de pays africains, ni ici, ni ailleurs à Malmö. Le quartier semble plutôt calme. Rencontrés plus tard, des étudiants minimisent la précarité de ces lieux: il n’y a rien à craindre dans ce quartier, me disent-ils. Ce n’est pas le plus sûr de la ville et il attire surtout les personnes à bas revenus, des Suédois, des immigrés ou des étudiants. Mais eux-mêmes y sont régulièrement allés lors de fêtes chez des amis. Rien à signaler.

En réalité non, tout ne va pas si bien en Suède: je l’apprends en entrant dans l’une des deux seules auberges de jeunesse de la ville.

La Suède de l’inquiétude

Je pose mes bagages puis m’assieds dans le salon commun avec mon carnet pour coucher sur papier mes expériences de la journée. J’échange quelques banalités avec un touriste anglais. Lorsqu’un jeune Iranien (je l’apprendrai plus tard) arrive. Au fil de la discussion, je comprends qu’il vit ici depuis quelques jours. En face de lui s’assied une dame, suédoise. A la retraite. Elle habite là depuis des mois. «Ici, c’est ma maman», me dit le jeune Iranien. L’un boit une bière dans une tasse opaque, l’autre un café-vodka: «C’est tolérance zéro dans l’auberge. On n’a pas le droit à l’alcool. C’est comme ça la Suède: l’état contrôle beaucoup de choses, comme l’alcool.» Arrive, un homme, de la carrure d’une montagne, une tasse de thé à la main; je rencontrerai plus tard également un jeune Afghan, lui aussi sans domicile.
Au fil de la soirée, les membres de cette petite communauté rassemblée ici par manque de logements ou par situation précaire me racontent leur histoire. Ils vivent dans des dortoirs d’une vingtaine de personnes, pour environ 6000 couronnes suédoises par mois (600 CHF). Le jeune Afghan – qui a fait toutes ses classes en Suède – donne le ton: «Si tu n’as pas d’adresse, tu n’as pas de boulot. Si tu n’as pas de boulot, tu n’as pas d’appart’. Voilà où on en est aujourd’hui.»
Quant à la «maman suédoise», elle était policière. Elle a travaillé dans les quartiers chauds et, selon elle, ce n’est pas joli à voir. De nombreux crimes, la majorité, commis par des étrangers, «mais c’était déjà le cas avant 2015» ajoute-t-elle. Elle me recommande d’être prudente lorsque je vais dans ce genre d’endroits. Elle s’inquiète un peu. Elle dit que je ne me rends pas compte de certains dangers.
La montagne suédoise me sert finalement un verre de vin blanc masqué dans une bouteille de Coca-Cola. «Rosengard, tu y es allée? me demande-t-il, c’est vraiment un endroit à ne pas fréquenter. Ma sœur m’a un soir appelé pour y chercher son fils d’une quinzaine d’années. Ils traînaient en groupe, à ne rien faire. Lorsque je me suis approché, une dizaine de gars m’ont encerclé, très menaçants. J’ai fini par ramener le gamin chez sa maman. Là-bas, tu peux te faire shooter par des scooters en pleine journée sans raison. Une autre fois, j’ai été menacé par un gamin de 16 ans qui avait un flingue dans sa poche. C’est ça la réalité aujourd’hui.» La montagne vit dans cette auberge aussi depuis quelques mois, il est originaire de Rosengard. Il cherche du travail dans la construction. Depuis des mois.

La situation du logement en Suède est inquiétante. Nombre de personnes doivent attendre des années pour «recevoir un appartement». En effet, le système immobilier suédois est généralement organisé autour de grandes coopératives de logement auxquelles il faut s’inscrire. Originairement organisé de manière centralisée, sans un but premier de bénéfice et afin d’avoir une politique de logement cohérente, le secteur est aujourd’hui totalement saturé. © Diana-Alice Ramsauer/Bon pour la tête 2018

Le jeune Iranien, maintenant suédois depuis une dizaine d’années, a lui-même fait partie d’un de ces groupes criminels. «C’était de l’argent facile», me dit-il. Mais délicat de sortir de ces combines illégales: «L’un de mes amis n’a pas vu d’autre solution que de se suicider.» Il est tard, il fait nuit et il a un peu trop bu alors qu’il me raconte ces bribes d’histoires. «Lorsque j’ai quitté le gang, j’ai fait le tour de l’Europe pour trouver du travail». Il a notamment été chef cuisinier chez Vapiano en Autriche. Il me dit qu’il parle neuf langues. Ce soir-là, il avait un entretien d’embauche, mais il n’y est pas allé: «Faire des falafels toute la journée pour 400 couronnes suédoises (env. 40 CHF) par jour? Non, j’ai envie de mieux.» Et tu as voté? Je lui demande, un peu à l’écart. Non, me répond-il: c’est vrai qu’il y a trop d’étrangers qui reçoivent beaucoup d’aide. «Moi, je ne veux rien recevoir du social.» Mais les questions politiques ne le regardent pas. Il dit qu’il n’est suédois que sur papier. Ce sont à eux de décider pour leur pays.
Je pars de cette cuisine-salon où ils se rejoignent tous les soirs pour manger ensemble et regarder un peu la télé en attendant de trouver un appartement ou un travail. Ils n’ont pas l’air de fustiger le nombre de migrant-es arrivés en 2015, malgré quelques remarques en passant. La situation pour eux était la même avant comme après. Elle n’est simplement pas meilleure. Peut-être que cette politique d’accueil a donc simplement révélé une fracture déjà existante dans la société suédoise. Une fracture qui reste encore très cachée, car peu abordée par les partis traditionnels au pouvoir. Alors, pour tenter un changement, certains ont trouvé la solution: voter démocrates de Suède.


Retrouvez le dossier complet de l’opération migrations sur #OpérationMigrations

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